Une francophonie contemporaine et le discours nationaliste
La francophonie à Terre-Neuve-et-Labrador remet en question le nationalisme de la province, écrit la chercheuse franco-labradorienne Stéphanie Chouinard.
Cody Broderick
IJL - Réseau.Presse - Le Gaboteur
Si le folklore tissé dans le drapeau tricolore de Terre-Neuve représente les premiers colons européens de l'île - anglais, écossais et irlandais - la politologue Stéphanie Chouinard du Collège militaire royal du Canada et de l’Université Queen’s à Kingston rappelle que la présence francophone ici est tout aussi ancienne. Le discours du nationalisme terre-neuvien est «très fort et développé» et «très présent dans le discours des politiciens terre-neuviens», mais le fait français de la province est souvent «mis à côté» et «folklorisé», regrette-t-elle. «Et quand on en parle [on dit:] "Once upon a time, there was a French Shore, puis il n’y a plus personne là aujourd’hui qui parle français."»
Son article, «La francophonie de Terre-Neuve-et-Labrador à l’aune de la problématique du nationalisme provincial», qui est apparu dans la revue Les Francophonies d’Amérique en printemps dernier, remet en question ce discours et représente «une petite vengeance personnelle en quelque sorte», explique la chercheuse. «Cette histoire-là est importante [et] cette communauté est encore là», affirme-t-elle.
Née à Québec de parents québécois, Stéphanie Chouinard a déménagé à Labrador City à l’âge de 4 ans. «Le Grand Nord c’est vraiment ce que j’ai connu comme enfance», dit celle qui identifie «en premier» comme Franco-Labradorienne. Après avoir passé du temps à Moncton, Ottawa et Montréal dans le cadre de ses études, elle est «aujourd’hui aussi Franco-Ontarienne [et] Acadienne d’adoption.»
«Quand on est passé par plusieurs provinces, je pense que c’est correct de se réclamer de plusieurs différentes identités», dit-elle. Cependant, la francophonie de Terre-Neuve-et-Labrador lui tient toujours à cœur, ayant été membre de Franco-Jeunes pendant deux ans dans son enfance et ayant visité toutes les régions francophones de la province présentées dans son article.
Une francophonie et ses divisions
La francophonie contemporaine de la province est composée de nombreuses identités différentes, des townies aux baymen, des Terre-Neuviens aux Labradoriens, des autochtones aux nouveaux arrivants, etc. Dans son article, Stephanie Chouinard présente l'identité «dans son unité» mais aussi les rapports entre les régions francophones, soit St. John's, la péninsule de Port-au-Port, et le Labrador.
«Les frustrations du Labrador vis-à-vis de la capitale sont bien réelles», dit-elle pour illustrer une division identitaire, trouvée autant chez les anglophones que les francophones. «Puis je les comprends», confie-t-elle en citant les frustrations de voir «peu de réinvestissement de la part du gouvernement provincial dans la région.»
«Sans le Labrador, Terre-Neuve serait dans une posture financière de celle qui est aujourd’hui. Il y a des richesses qu’on ne retrouve pas sur l’île. Le fait que la province soit liée au reste du continent, ça facilite à certains égards les liens avec la fédération canadienne.»
Pendant son adolescence dans le Big Land, elle entendait «assez régulièrement» ce type de rhétorique dans le discours ambiant, des politiciens locaux et dans les journaux. La périphérie francophone à cette époque a été encore plus oubliée au niveau de l’élite provinciale, dit-elle. «C’était assez marquant.»
Et dans d'autres régions rurales de l’île, «les vagues de relocalisation, pour certaines familles, étaient extrêmement traumatisantes.»
«Les communautés francophones de St. John’s et du Labrador en général sont assez aisées socioéconomiquement, alors qu’à La Grand’Terre, ce n’est pas le cas. Ce sont des exemples parmi tant d’autres, mais [l’identité] vient jouer sur ces tensions-là.»
La Commission Laurendeau-Dunton et l’organisation franco
Terre-Neuve-et-Labrador en général, et même les francophones et acadiens de la province, avait porté très peu d’intérêt aux travaux de la Commission Laurendeau-Dunton, explique Stéphanie Chouinard. Cette commission - un «moment charnière» pour l’évolution des droits linguistiques au Canada - a rapporté l’état du bilinguisme du pays au gouvernement fédéral dans les années 1960 et lui a recommandé des mesures à prendre. «C’est à partir de cette commission qu’on a eu la Loi sur les langues officielles [et] l’article 23 de la charte qui donne le droit à l’accès à l’éducation dans la langue de la minorité», rappelle la chercheuse.
«La francophonie terre-neuvienne-et-labradorienne avait complètement passé en dessous du radar», explique-t-elle. Quand André Laurendeau et Arnold Davidson Dunton, coprésidents de la commission, sont venus à Terre-Neuve-et-Labrador, ils n’ont pas eu la même réception qu’au Nouveau-Brunswick par exemple, où les travaux de la commission ont été «très controversés.» Malgré ce contraste, elle explique que ces institutions fédérales «étaient des instruments absolument fondamentaux à l’organisation de la communauté franco-terreneuvienne-et-labradorienne.»
Contrairement à la Société nationale de l’Acadie au Nouveau-Brunswick, qui a vu le jour en 1880, ou l'Association canadienne-française d'éducation de l'Ontario, fondée en 1910, le réseau associatif francophone de Terre-Neuve-et-Labrador existe grâce aux financements du Patrimoine canadien depuis les années 1970.
L’esprit de combat comme point commun
Malgré la distance entre les trois pôles et ses identités régionales propres, «il y a un lien qui demeure: un esprit de combat pour le fait français qui est partagé par toutes les communautés», explique la chercheuse. «Mais les conditions socio-économiques dans lesquelles ce combat se mène sont parfois très très différentes», dit-elle.
Mieux connaître les réalités d’autres populations d’expression française, au niveau local, régionale, nationale et internationale est «primordiale» dans la construction identitaire des individus, selon la Franco-Labradorienne.
«Personnellement, quand j’étais impliquée dans le milieu associatif au secondaire, j’ai eu la chance de voir ces différentes communautés-là, de comprendre d’où viennent les différences doléances, de voir de mes propres yeux ce que ces gens vivaient sur le terrain, mais ce n’est pas le cas de la vaste majorité des francophones. Je serais curieuse de savoir combien de Labradoriens ont mis les pieds à Stephenville et vise-versa», dit-elle, évoquant le coût cher pour se déplacer dans ces régions et les subventions accordées pour participer aux activités ailleurs.
Elle raconte avoir participé dans les Jeux de l’Acadie en école secondaire, événement marquant dans sa propre construction identitaire. «Soudainement on trouve des jeunes qui nous ressemblent, qui parlent un peu comme nous et qui vivent un quotidien qui ressemble aux nôtres à un certain égard», se rappelle-t-elle. «Or, on se rend compte qu’on n’est pas ça.»
Projets à venir
Cette question d’identité francophone et du discours nationaliste à Terre-Neuve-et-Labrador captive Stéphanie Chouinard depuis longtemps. «C’était un beau prétexte pour me pencher plus sérieusement sur cette question-là alors que c’était un projet que j’avais mis sur le backburner.» Projet repoussé, mais jamais oublié, elle explique que «les écrits sur [ce sujet] sont très minces». Son article est donc un premier pas vers une recherche plus approfondie. «Je n’ai pas fait des sondages ou d’entretiens sur le terrain», confie-t-elle. «Ça viendra, c’est quelque chose que j’aimerais faire plus tard.»
Prochaines étapes pour la chercheuse: l’organisation du financement pour alimenter ses recherches sur terrain et une collaboration avec la chercheuse québécoise Valérie Vézina, qui spécialise dans les mouvements nationalistes insulaires, comme à Terre-Neuve et à Puerto-Rico. «Ce n’est pas prévu dans l’avenir proche, mais c’est un projet que je nourris pour le moyen terme», précise-t-elle.
Cet automne, d’ailleurs, la Fédération des Francophones de Terre-Neuve et du Labrador l’a invitée à animerune conférence à St. John’s lors de son assemblée générale annuelle, dont la date n’est pas encore annoncée. On l’a également invitée à faire une présentation sur l’entrée de Terre-Neuve-et-Labrador dans la Confédération canadienne dans le cadre du Festival littéraire francophone de Terre-Neuve-et-Labrador. «J’espère pouvoir [faire] les deux,» dit-elle. «Ça fait trop longtemps que je ne suis pas à St. John’s.»
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Photo: Stéphanie Chouinard
Photo: Archives Le Gaboteur
Caption: Stéphanie Chouinard, chercheuse du Collège militaire royal du Canada et de l’Université Queen’s à Kingston, dit que la francophonie de Terre-Neuve-et-Labrador remet en question le discours nationaliste dans la province.
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- Date de création 23 septembre, 2024
- Dernière mise à jour 17 octobre, 2024