Santé mentale, Î.-P.-É. : l’état d’urgence

Santé mentale, Î.-P.-É. : l’état d’urgence

À l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.) comme ailleurs au Canada, les effets de la pandémie sur la santé mentale se font sentir. Anxiété, dépression, troubles du sommeil, stress… Les professionnels s’inquiètent et recommandent de prendre la parole.

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Marine Ernoult

Initiative de journalisme local  – APF – Atlantique

Depuis mars dernier, les autorités de l’Î.-P.-É. ont pris des mesures coercitives pour imposer un ralentissement de la vie sociale, dans le but d’enrayer la pandémie de COVID-19. Si les conséquences économiques de l’épidémie sont criantes, cette crise a également des répercussions psychologiques sur les Insulaires. Plus difficiles à mettre en évidence, mais pas moins importants, ces effets sur la santé mentale inquiètent les professionnels. «Ça peut toucher tout le monde, personne n’est immunisé», souligne Tayte Willows.

La directrice par intérim des programmes de l’Association canadienne pour la santé mentale à l’Î.-P.-É. assure qu’un nombre grandissant de personnes contacte l’organisme. «Et ceux que nous appuyons déjà sont à la recherche de plus de soutien», ajoute-t-elle. «Les demandes de services augmentent», souligne Caroline Leblanc, psychologue en banlieue de Charlottetown. À l’échelle du pays, l’augmentation significative de la consommation de médicaments, de type anxiolytique et antidépresseur, reflète également l’impact psychologique de l’épidémie. «Ce n’est qu’une manière de masquer les symptômes à court terme, ça ne soigne pas les causes, le mal-être revient une fois le traitement arrêté», met en garde Caroline Leblanc.

«Prisonnier de nos vies»

Aux yeux de Tayte Willows, «on peut se sentir écrasé» par la masse d’informations qui nous parvient chaque jour sur le virus. «Ça peut définitivement causer de l’anxiété», analyse-t-elle. À cela s’ajoutent les troubles psychologiques associés à la crainte de perdre un proche, d’être contaminé ou de contaminer son entourage, et à la raréfaction des relations sociales, amicales ou familiales. Autant de facteurs qui peuvent favoriser la montée des états anxieux, dépressifs, des problèmes de sommeil, du stress ou des pensées suicidaires. «Le plus difficile c’est que ça dure dans le temps, avec une incertitude sur la date d’arrêt, des informations qui évoluent au jour le jour, sans pour le moment voir le bout du tunnel», observe la responsable.

Caroline Leblanc insiste, de son côté, sur la sensation de solitude accrue par la crise. «Les gens sont plus isolés avec moins de distractions et moins de soutien émotionnel de l’extérieur, ce qui les oblige à davantage puiser dans leurs ressources intérieures», note la spécialiste. La pandémie alimente également un sentiment d’impuissance. «La désorganisation brutale du travail, du monde scolaire et de la vie sociale peut faire basculer certaines personnes qui ont le sentiment de perdre le contrôle sur leur environnement et leur destin», rapporte Tayte Willows. «On se sent prisonnier de nos vies, de nos communautés», poursuit Caroline Leblanc.

Alerte sur les dépendances

Les bouleversements induits par la COVID-19 sont particulièrement difficiles à vivre pour les personnes avec des troubles mentaux antérieurs. «Cette crise stressante peut aggraver la sévérité de situations existantes, confirme Caroline Leblanc. Surtout qu’à cause des restrictions sanitaires, les groupes de soutien n’ont pas pu se réunir face à face pendant longtemps, les réunions en ligne ne fonctionnent pas sur le long terme, le contact physique est essentiel.» Un avis partagé par Tayte Willows. «L’accès aux hôpitaux psychiatriques a été perturbé par la COVID-19, alors que les personnes avec des fragilités anciennes ont besoin d’habitudes pour aller bien», complète-t-elle.

Le contexte actuel déstabilise aussi les Insulaires les plus vulnérables. Caroline Leblanc évoque les personnes âgées isolées, les plus précaires et des femmes qui, en raison du confinement, se sont retrouvées exposées à davantage de violences conjugales. Les malades atteints de la COVID-19 sont à risque de subir un trouble de stress posttraumatique (cauchemars et flash-back, état d’alerte permanent, émotions négatives, etc). Les dépendances sont elles aussi au coeur des inquiétudes. «Il y a une alerte sur le sujet, des études canadiennes ont montré une augmentation de la consommation de drogues et d’alcool, explique Tayte Willows. La situation ne crée pas de dépendance, mais peut aggraver une vulnérabilité, surtout chez les personnes pour qui la vie sociale et le travail étaient des facteurs protecteurs.»

«Apprécier les plaisirs simples»

Après la COVID-19, se dirige-t-on vers une nouvelle vague qui serait celle de la santé mentale? Tayte Willows le redoute et s’alarme des conséquences pour les plus marginalisés : «Il y a un risque qu’ils n’aient pas accès aux ressources dont ils ont besoin». La perspective de devoir affronter une vague de patients inquiète d’autant plus les professionnels que le secteur souffre déjà d'une grave pénurie de services, notamment en français. «Si, en tant que société, on arrive à imaginer comment s’en sortir ensemble, en assurant une aide pour tous, on évitera certains impacts négatifs», tempère Tayte Willows. De son côté, Caroline Leblanc préfère se concentrer sur les aspects positifs. «La COVID-19 nous a forcés à ralentir, à vivre le moment présent en appréciant les petits plaisirs simples, à être plus reconnaissants vis-à-vis de nos proches», apprécie la psychologue.

Les deux spécialistes recommandent de se fixer des routines et des objectifs quotidiens pour retrouver le contrôle de nos vies et se sentir mieux. «Ça ne sert à rien de comparer ses souffrances à celles des autres.  Quelle que soit notre situation, on a le droit de se sentir déprimés, anxieux», insiste Tayte Willows. Avant de conclure : «Il n’y a pas de remède magique pour faire disparaître nos peines, il faut en parler et prendre du temps pour réfléchir sur soi.»

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PHOTOS : (incluant titre de la photo, légende et crédit du photographe ou courtoisie)

Caroline Leblanc : «La COVID-19 nous a forcés à ralentir, à vivre le moment présent en appréciant les petits plaisirs simples, à être plus reconnaissants vis-à-vis de nos proches», apprécie Caroline Leblanc, psychologue spécialisée dans l'équithérapie. (Laurent Rigaux)

Tayte Willows : «Il n’y a pas de remède magique pour faire disparaître nos peines, il faut en parler et prendre du temps pour réfléchir sur soi», insiste Tayte Willows, directrice par intérim des programmes de l’Association canadienne pour la santé mentale à l’Î.-P.-É. (Courtoisie)

 

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  • Date de création 1 février, 2021
  • Dernière mise à jour 1 février, 2021
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