Rendre la ville aux femmes

Le 22 septembre dernier, les femmes ont repris possession des rues de Charlottetown le temps d’une soirée, à l’occasion de «Take Back the Night». Cette marche pose la question de l’aménagement de nos villes, pensées par et pour les hommes. Une situation qui génère un sentiment d’insécurité chez les femmes.

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Marine Ernoult

IJL – Réseau.Presse – La Voix acadienne

 

 

 

Dans les villes, il y a des espaces où les femmes aiment aller, et ceux où elles se sentent moins à l’aise. «Des lieux où des hommes portent le regard sur elles, les dévisagent des pieds à la tête», commente Ann Braithwaite, professeure à l’Université de l’Î.-P.-É., qui s’intéresse aux questions de diversité et de justice sociale.

Anecdotique? Pas pour les femmes. Dans toutes les villes, il y a des quartiers qu’elles évitent, des parcs qu’elles préfèrent ignorer. Dans les lieux qu’elles fréquentent, elles flânent rarement. Là où les hommes s’attardent à discuter, elles s’activent, font des courses ou accompagnent les enfants. Quand elles sont seules, elles marchent sanstrainer, sans forcément sans rendre compte.

Le constat est établi : l’espace public n’est pas neutre. Et c’est le genre masculin qui y gagne. «L’aménagement urbain construit l’inégalité, et favorise la place des hommes», considère Ann Braithwaite.

«Pourquoi toutes les statues présentes à Charlottetown représentent des hommes ?», interroge Karla Bernard, députée verte de Charlottetown-Victoria Park. La légitimité des femmes est niée par les institutions jusque dans la rue.»

La peur du harcèlement

La première cause de l’usage différencié de l’espace public entre hommes et femmes, c’est la peur. Peur du harcèlement de rue. Peur de l’agression physique dans des quartiers peu fréquentés. «Charlottetown est encore une petite ville, mais ça change vite, ça existe aussi chez nous», assure Ann Braithwaite.

Des craintes qui finissent par être admises comme normales. «Lorsque je sors le soir toute seule avec mon chien, et qu’il fait nuit, je suis nerveuse, je  sais toujours où sont mes clés au cas où, confie Karla Bernard. Notre île est réputée sûre, mais c’est quelque chose que je garde en moi. Comme si c’était programmé dans ma tête.»

Comme si dans l’inconscient collectif, l’espace public était la propriété de l’homme, seul à même de l’investir en toute liberté. Et de fait : si les femmes occupent moins l’espace public que les hommes, c’est aussi qu’il n’est pas conçu pour elles.

Les trottoirs sont inadaptés aux poussettes, les éclairages insuffisant dans les rues. «C’est historique, les villes sont faites par et pour les hommes, Charlottetown n’échappe pas à la règle, c’est aussi un ‘boys club’», souligne Karla Bernard.

Solutions inventives

Aux yeux des deux Prince-Édouardiennes, il est urgent de rendre les villes plus hospitaliers vis-à-vis des femmes. «Les urbanistes, les géographes, les architectes, les conseils municipaux, tout le monde doit s’y mettre. Les solutions existent», plaide Ann Braithwaite.

À New-York, des cabines d’allaitement sont ainsi installées dans les aéroports, les vélos en libre service à Hambourg sont dotés de siège enfant ; à Wellington (Nouvelle-Zélande), le bonhomme du feu tricolore est remplacé par la silhouette de Kate Sheppard, célèbre suffragette néo-zélandaise.

Mais trop souvent encore, les acteurs de l’aménagement urbain restent des hommes, dont les priorités perpétuent le caractère masculin de la ville. Une ville qu’ils considèrent bien souvent comme neutre, en oubliant que les femmes l’utilisent différemment d’eux. Ils omettent de prendre les voix des femmes en compte au même titre que les leurs.

«Si on veut réussir à changer les choses, on a besoin de plus de femmes dans les instances dirigeantes des municipalités pour qu’elles apportent leur vision, leurs expériences», insiste Karla Bernard.

 

 

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Photos

 

Karla Bernard est députée du Parti vert de Charlottetown-Victoria Park. (Photo : Marine Ernoult)

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  • Date de création 27 septembre, 2022
  • Dernière mise à jour 27 septembre, 2022
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