Racisme contre la population noire : entre représailles et rigidité du système juridique

Quand des personnes noires victimes de racisme franchissent enfin le pas et décident de faire état de ce qu’elles endurent, il y a aussitôt un autre obstacle qui se dresse devant elles : la rigidité du système juridique. Deux experts, chacun dans leur domaine, le professeur Carl James, de la York University (Ontario), et Me Elsy Gagné, membre de l’Association des juristes d’expression française de l’Alberta (AJEFA), en parlent. _____________________________

Mehdi Mehenni

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En Alberta, dans les milieux scolaires comme dans le monde du travail, les personnes racisées sont généralement réticentes à l’idée de signaler les actes d'intimidation qu’elles subissent. La raison mise en avant est le plus souvent la peur des représailles, à en juger par les récents témoignages recueillis par Le Franco.

*Lire Racisme envers la population noire : la parole se libère dans les écoles à Edmonton paru dans l’édition du 3 février 2022.

Carl James, professeur à la York University (Ontario), auteur de plusieurs livres et spécialiste de l’intersectionnalité entre la race, l’ethnicité, le sexe, la classe et la citoyenneté, explique ce phénomène par l’interférence de plusieurs éléments pas toujours faciles à décortiquer.

Parlant du racisme envers les personnes noires à l’école, Carl James note, tout d’abord, que «les enseignants jouent un rôle très privilégié dans la vie des élèves et de leurs parents», et que, partant de ce principe, ces derniers «essaieront toujours d’éviter d’entrer en conflit avec les instituteurs».

De ce fait, même lorsque les élèves peuvent avoir raison de se plaindre d’actes de racisme, souligne le professeur James, les parents «préfèrent s’en tenir à ce que dit l’enseignant de peur de compromettre l'éducation et la réussite de leurs enfants dans la société».

Cette réticence se manifeste de manière encore plus prononcée dans le cas où les parents sont des immigrants, relève notre interlocuteur. Considérant qu’ils n’ont pas «une bonne compréhension du système» dans lequel ils évoluent, les parents sont plus susceptibles de «s’en remettre au jugement des enseignants».

Et tout cela contribue forcément, de l’avis du professeur, «aux faibles résultats scolaires des élèves noirs et aux difficultés de santé mentale qui en résultent».

Mais ce n'est pas seulement avec les enseignants que les élèves peuvent avoir des problèmes, prévient Carl James. Ils peuvent en avoir aussi avec les membres de groupes de pairs. «Ce sont, là encore, des choses que les étudiantes et les étudiants racialisés vont chercher constamment à éviter. Et cela a également des répercussions sur leur scolarité et leur éducation.»

«Quand les mêmes comportements ne génèrent pas les mêmes attitudes»

Donc, en plus de l’intimidation, il y a aussi les représailles. Le professeur James affirme que «les personnes noires, que ce soit à l'école ou au travail, sont très conscientes du fait qu’appeler le racisme par son nom affectera leur avancement».

Selon lui, des études canadiennes ont montré que «les étudiants noirs n'obtiennent pas leur diplôme au même rythme que leurs pairs, qu’ils sont plus susceptibles d'être suspendus ou expulsés de l'école et qu’ils n'entrent pas à l'université au même rythme que les camarades».

Parmi les raisons expliquant cette réalité, Carl James cite la possibilité que «les élèves ne reçoivent pas le type de soutien pédagogique qui leur permet de réussir leur scolarité. Ils peuvent aussi être notés beaucoup plus sévèrement que leurs camarades ou être traités de façon plus dure».

Alors oui, martèle-t-il, «les représailles sont telles que ces élèves, pour les mêmes comportements à l'école, ne sont pas traités de la même manière que leurs pairs». Surtout, ajoute-t-il, «s'ils suggèrent ou même veulent suggérer que c’est le racisme qui en était à l’origine».

Les institutions et le racisme systémique 

Les élèves et les étudiants noirs ne sont pas seulement aux prises avec les conséquences du racisme à l'école, mais aussi lors d’activités sportives ou récréatives, rappelle le professeur James. «Une fois adultes, ils peuvent ne pas être embauchés ou être ignorés pour une promotion au travail.»

Il explique cette autre réalité par le fait que «le racisme et le colonialisme, qui sont très inhérents à notre société, se reflètent dans les institutions telles qu'elles existent dans la société».

«À moins que les institutions reconnaissent le racisme au sein de notre société et acceptent que les politiques et les pratiques racistes et discriminatoires soient signalées pour les combattre, l’environnement du travail ne sera ni sûr ni équitable pour les personnes racialisées», assure le professeur.

Il invite, à ce propos, à «faire la différence entre l'attitude d'une personne envers la personne racialisée» et «la façon dont le système traite la personne racialisée».

«C'est ce que nous appelons le racisme systémique et c'est là que les politiques des institutions sont discriminatoires en fonction de la race», nuance-t-il.

«Le racisme existe, mais comment le prouver?»

S’il est établi que le système de fonctionnement des institutions est en soi un engrenage qui ne permet pas aux personnes racisées de s’épanouir professionnellement, il y a un domaine qui n’en est pas moins compliqué : le droit. Un système dans le système. Lorsque des personnes estiment qu’elles sont victimes de racisme, la première question qui vient à l’esprit d’Elsy Gagné, avocate et membre de l’AJEFA, est : «Y a-t-il une preuve?»

«Le racisme et l’intimidation existent, mais comment les prouver? De toutes les plaintes que je reçois du milieu du travail, c’est toujours la même question qui revient : est-ce qu’il y a une preuve écrite, dite ou des témoins? Est-ce que c’est en raison de la race ou d’un manque de performance? C’est toute la difficulté», souligne-t-elle d’emblée.

Ensuite, pour établir qu’il y a un acte d’intimidation, il y a lieu d’établir plusieurs paramètres et c’est tout un processus. D’abord, «s’il s’agit d’un groupe ou d’un individu à l’origine de l’intimidation. D’un employeur ou d’un employé? Est-ce qu’il y a des faits réels? Est-ce que cela entre dans le cadre juridique?», énumère Elsy Gagné.

Elle relève, dans ce sens, que «les règles qui s’appliquent sont très complexes», que «du point de vue du droit, c’est très difficile de prouver qu’il y a un acte de racisme, même si vous prenez le meilleur des avocats».

Ce n’est pas pour rien que, sur les cinq personnes qui l’ont contactée entre 2021 et 2022 évoquant des actes d’intimidation, Elsy Gagné n’a pu établir, à son niveau, que seulement un cas relevait des tribunaux. C’est celui d’une dame âgée dans la cinquantaine, détentrice de deux maîtrises, qui a perdu son emploi.

«Elle ne m’a pas révélé au début qu’il s’agissait d’un acte de racisme. Je ne savais pas, moi non plus, qu’elle était une personne noire. Je lui avais seulement parlé au téléphone. C’était une femme très qualifiée. Elle était directrice d’un département et on a nommé un autre directeur au même poste. Une manière de la pousser vers la porte», raconte-t-elle.

Lorsque Elsy Gagné a appris que la dame avait également signé une décharge à son insu, il n’y avait plus aucun doute. «C’est rare que je dise cela immédiatement aux personnes qui me contactent pour des cas similaires, mais nous étions bel et bien là face à un acte d’intimidation lié à la race», lance-t-elle.

Certes, la dame a été compensée en fonction de ce qu’elle devait recevoir, mais toujours est-il, insiste Elsy Gagné, que «dans le système juridique, les règles sont si rigides qu’il vaut mieux régler les conflits de cet ordre à l’amiable».

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  • Date de création 17 février, 2022
  • Dernière mise à jour 17 février, 2022
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