Post-mortem, ils choisissent de rentrer au pays

Établies au Canada depuis déjà plusieurs générations, les communautés africaines, notamment maghrébines ou de confession musulmane, continuent d’éprouver le besoin d’enterrer leurs proches dans leurs pays d’origine.

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Mehdi Mehenni

IJL-RÉSEAU.PRESSE-LE FRANCO

L’Alberta n’échappe pas à cette tradition décidément bien ancrée chez ces communautés issues de l’Afrique. Pour preuve, l’ouverture récente à Edmonton d’un bureau régional de Dernière Demeure Internationale (DDI), une organisation spécialisée dans le rapatriement des dépouilles.

Établie au Québec, DDI existe depuis 2018, mais ce n’est que depuis la fin de janvier 2022 qu’elle est officiellement opérationnelle en Alberta, comme l’affirment Lyse Riza et Hervé Njanjouo, codirecteurs régionaux pour l’Alberta.

«Nous avions constaté que beaucoup d’immigrants, qui vivaient dans la précarité, principalement des afro-descendants, ne pouvaient pas payer la facture funéraire en raison de leurs faibles revenus. Lorsqu’il y a un décès, nos proches en Afrique souhaitent voir le corps et faire le deuil. Cela crée une pression financière et psychologique sur la famille se trouvant ici», explique Lyse Riza.

C’est dans cet esprit, souligne-t-elle, que «DDI a pensé à la solution d’accompagner dignement les communautés immigrantes, alléger la pression financière sur elles et améliorer leurs conditions de vie».

Pour devenir membre de DDI, la démarche est plutôt simple, selon Hervé Njanjouo. Il suffit de créer un compte sur la plateforme pour y adhérer. «Quand survient un décès, tous les adhérents reçoivent simultanément un message. Après quoi, une somme est prélevée sur le compte de chaque membre.»

«Ça coûte cher un enterrement ici» 

Pasteur Armand, un adhérent actif de DDI, en a fait l’expérience récemment. Il habite Calgary et a perdu son cousin en janvier 2021. «Comme chaque membre peut avoir des adhérents proches sous sa charge, cela m’a permis de rapatrier mon cousin Eddy au Rwanda.»

Décédé à l’âge de 56 ans après une lutte de plusieurs mois contre la maladie, le cousin de M. Armand n’avait pas émis de volontés précises quant aux modalités de ses funérailles. Alors que 90% des membres de sa famille vivent à Kigali, la capitale du Rwanda, ils ont jugé bon de l’enterrer là-bas.

Cette décision a été motivée par deux facteurs, soutient Pasteur Armand. Le coût de l’enterrement qu’il juge assez élevé au Canada et le fait de permettre à ces proches  de lui rendre un dernier hommage.

«Au bas mot, un enterrement coûte 20 000 $ au Canada, sans les frais d’entretien de la tombe qui sont versés annuellement. Mais il y a aussi ses enfants qui sont établis en Europe et c’est plus facile pour eux d’aller au Rwanda que de venir au Canada», ajoute-t-il.

Depuis sa création en 2018, sur les 19 décès qui lui ont été signalés, Dernière Demeure Internationale a rapatrié neuf dépouilles vers leurs pays d’origine, principalement sur le continent africain.

«La résolution du deuil ne se fait pas de manière artificielle»

Si dans le pays d’origine de Lyse Riza, le Burundi, «cela répond seulement à des considérations traditionnelles qui veulent que nous soyons enterrés parmi les nôtres», il peut en être autrement dans d’autres pays, comme le souligne Hervé Njanjouo, originaire du Cameroun.

«Il y a des tribus en Afrique pour qui avoir le corps est primordial. Les Bamilékés (une tribu de l’ouest du Cameroun), pour garder l’arbre généalogique de la famille, prélèvent le crâne du défunt trois années après son enterrement. Cela permet de faire le culte des ancêtres», explique notre interlocuteur. C’est grâce à cette pratique qu’il connait la grand-mère de sa grand-mère et peut remonter jusqu’à neuf générations.

Un besoin que comprend parfaitement Jean-Marc Barreau, professeur en anthropologie spirituelle à l’Université de Montréal. Il possède une connaissance approfondie de la question puisqu’il est également titulaire de la Chaire Jean-Monbourquette sur le soutien social des personnes endeuillées et membre permanent du Centre interdisciplinaire de recherche sur les religions et les spiritualités (CIRRES).

Pour M. Barreau, «la résolution du deuil ne se fait pas de manière artificielle. Elle exige souvent des éléments culturels qui varient, certes, d’une culture à l’autre, mais qui en disent long sur l’exigence du processus de deuil».

«Voir la dépouille de la personne aimée dans son pays d’origine est un élément clé pour la résolution du deuil. L’endeuillé dira : ‘’il est rentré chez les siens’’. Ce faisant, il honore la culture du défunt et permet une célébration qualifiée de la religion du défunt et de sa famille, les rites culturels, etc.», analyse Jean-Marc Barreau.

«Le lieu des funérailles est important comme le temps»

Membre permanent du Réseau québécois de recherche en soins palliatifs et de fin de vie (RQSPAL) et coordonnateur des stages en soins spirituels, et professeur adjoint à l’Institut d’études religieuses (IÉR),  il avance aussi le paramètre de la religion. C’est, celui-lui, un facteur déterminant dans ce désir d’être inhumé dans «sa terre» ou de voir ses proches y être inhumés.

«Chaque religion monothéiste développe un sentiment d’appartenance qui fait que l’on veut être inhumé avec les siens, que l’on souhaite que l’être cher soit auprès des nôtres. Et de notre Dieu, c’est sûr», note Jean-Marc Barreau.

À cela s’ajoute un élément culturel, «car le pays d’adoption n’offre pas nécessairement tous les rites originels nécessaires aux funérailles et à la résolution du deuil. Le pays d’origine respectera cela». Et puis, il y a un aspect métaphysique que l’on ne souligne jamais assez, de l’avis de l’expert.

«Pour que le deuil se fasse convenablement, le ‘’lieu’’ des funérailles est important comme le ‘’temps’’. Deux éléments qui permettent d’amorcer plus sereinement le processus de deuil et de l’accomplir aussi, car on revient sur le ‘’lieu’’ régulièrement à des ‘’temps’’ précis (anniversaires, fêtes religieuses, etc.).»

«Les deuils suspendus, une réalité à prendre au sérieux» 

Le professeur Barreau a conduit durant plus d’un an un projet de recherche pour identifier comment la pandémie a contribué à complexifier le deuil et son processus. Il avertit, «ne pas faire son deuil, c’est prendre le risque de développer des pathologies qui affectent la santé des personnes».

«Il existe des deuils suspendus, qui ne se font pas en raison de contextes migratoires ou pandémiques. C’est une réalité que la société et les pouvoirs publics doivent prendre très au sérieux », prévient-il.

Il poursuit : «Un deuil non résolu se rapproche de l’état de sidération, même si c’est différent. Et cet état de suspens peut regarder le processus de deuil d’une personne, mais aussi d’une communauté (famille, village, pays). C’est une réalité complexe qui exige une prise en compte précise».

Il considère donc que «l’investissement de la communauté est essentiel pour la résolution du deuil». «La communauté offre à la fois un support affectif à la personne endeuillée, mais aussi, dépendamment des cultures, le ‘’droit’’ d’être en deuil. Elle confirme ce droit et l’accompagne», conclut-il.

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  • Date de création 18 février, 2022
  • Dernière mise à jour 18 février, 2022
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