«On peut développer un système alimentaire résilient»

«On peut développer un système alimentaire résilient»

Phil Ferraro, directeur du Farm Centre de l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.), à Charlottetown, livre sa vision de l’avenir de l’agriculture, afin de régénérer les sols, créer une nouvelle génération de fermiers et s’adapter aux changements climatiques.

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Propos recueillis par Marine Ernoult

Initiative de journalisme local – APF – Atlantique

Phil Ferraro a participé à un projet de l’organisation non gouvernementale Centre for Local Prosperity, basée en Nouvelle-Écosse. Aux côtés de treize autres experts, il a mené une réflexion sur la capacité des communautés du Canada atlantique à se préparer à la crise climatique. Un guide de ressources ainsi qu’une série de cours en ligne et de vidéos seront publiés en juin. En attendant, le directeur du Farm Center de l’Î.-P.-É. nous explique pourquoi, selon lui, il faut repenser le modèle agricole.

Q : Vous êtes un fervent défenseur de l’agro-écologie, pouvez-vous nous expliquer pourquoi?

Phil Ferraro : Parce que dans l’agroécologie, au lieu de défricher les champs pour intensifier les rendements, les agriculteurs plantent des arbres. Ils diversifient ainsi leur production (fruits, noix, bois) et contribuent à lutter contre le dérèglement climatique en séquestrant du carbone. Surtout, avec ces arbres, ils enrichissent les sols en favorisant la prolifération de bactéries et de nutriments. La terre, à nouveau fertile, contient des niveaux élevés de matière organique et retient mieux l’humidité. La menace de sécheresse s’éloigne d’autant. Pour moi, cette régénération des sols doit être la clé de tout système agricole. Malheureusement, à l’Île, 20% des sols contiennent moins de 3 % de matières organiques. Trois pour cent, ce n'est rien; ça veut dire que les agriculteurs doivent beaucoup irriguer. Ce n’est pas soutenable sur le long terme. Il faut que les pratiques évoluent.

Q : Pour partager votre vision, vous avez entrepris une ferme urbaine. Dites-nous en plus.

P.F. : En 2014, nous avons créé le Legacy Garden au coeur de Charlottetown. Il a grandi pour devenir aujourd’hui l’une des plus grandes fermes urbaines au Canada sur 8,3 acres. Nous avons aussi un marché saisonnier où les jardiniers peuvent vendre leurs produits frais. Chaque année, nous donnons plus de 20 000 livres de nourriture à des œuvres de bienfaisance. Le jardin garde une vocation éducative forte avec l’organisation de nombreux ateliers et formations pour le public.

Aussi dérisoire que puisse paraître ce projet, il démontre que l'on peut développer un système alimentaire résilient. Que l’on est capable de faire émerger une nouvelle forme d’agriculture qui régénère les sols, améliore la sécurité alimentaire, rémunère à un juste prix les producteurs et propose des prix abordables aux consommateurs. Car, en collaborant, les fermiers réussissent à contrôler leurs prix de vente. Les gouvernements peuvent soutenir de telles démarches en facilitant la création de centres de formation à l’agroécologie. Nous prévoyons la création d’un tel lieu au Farm Centre. Nous voulons soutenir l’installation des jeunes et accompagner les fermiers en transition vers l’agroécologie.

Q : Avec la crise climatique qui s’ajoute à la dégradation des sols, comment voyez-vous l’avenir?

P.F. : Avec l'agroécologie et l’ingéniosité de nos agriculteurs, nous avons le potentiel pour régénérer nos terres. Les climatologues prédisent qu’avec le réchauffement de la planète, le Canada pourrait devenir l'une des rares puissances agricoles dans le monde. C’est une bonne chose, mais il est extrêmement important que les communautés produisent, stockent et transforment la nourriture au niveau local. En somme, il faut encourager le développement de systèmes de production alimentaire locaux. Je reste optimiste. Le modèle dominant n’attire plus. Je pense que la jeune génération ne veut plus se retrouver piégée comme les aînés, avec des millions de dollars de dettes pour l’achat de matériel et de semences. Un chiffre : 75% des enfants ne veulent pas reprendre la ferme de leurs parents. Nous assistons à un repeuplement des campagnes avec des jeunes qui s'engagent dans l'agriculture biologique sur de petites surfaces. Et ce, malgré les difficultés d’accès à la terre.

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  • Date de création 11 mai, 2020
  • Dernière mise à jour 11 mai, 2020
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