Noms de lieux : une question d’identité
Avant les premiers contacts des Européens avec les Autochtones au Canada, plusieurs lieux et endroits avaient des noms bien différents avec des significations propres. La colonisation est venue effacer l’histoire des peuples autochtones en les renommant. Depuis quelques années émerge une volonté de plusieurs personnes autochtones de se réapproprier l’espace.
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Ophélie Doireau
IJL – Réseau.Presse – La Liberté
Vancouver, Regina et même Montréal sont autant de noms de ville qui tirent leurs origines de la colonisation. Pour Me Christina Gray, qui a coécrit un article sur le sujet pour l’Institut Yellowhead avec Daniel Rück, historien à l’Université d’Ottawa, le constat est simple (1).
« Le fait de renommer les endroits a commencé très tôt dans l’histoire du Canada, lorsque les colons ont renommé les villes dans lesquelles ils s’installaient. Et cela s’est poursuivi jusqu’au 20e siècle.
« En général, ils donnaient le nom de représentants de la Couronne ou des noms en relation avec la culture européenne, comme la monarchie, les explorateurs ou les chefs militaires. Il y a aussi des lieux qui existaient en Europe et qui ont donné leur nom à des villages au Canada, comme Waterloo. »
Au Manitoba, des endroits comme Saint-Malo, Bruxelles, sont directement inspirés de noms de lieux en Europe. Dans leur article, Reclaiming Indigenous Place Names, Me Christina Gray et Daniel Rück donnent aussi un exemple de changement de nom avec aucune signification particulière.
« Un exemple particulièrement flagrant, mais pas rare, de l’approche enthousiaste mais arbitraire du changement de nom de colonies se trouve dans le travail du géomètre germano-canadien Otto Klotz, qui a cartographié de grandes parties de l’Ouest canadien à la fin du 19e siècle. Otto Klotz, comme beaucoup de ses contemporains, pensait que les peuples autochtones étaient sous-humains et voués à l’extinction. Il ne s’intéressait donc pas aux noms de lieux existants. Il a par exemple baptisé des lacs de la région de Turtle Mountain (dans le sud du Manitoba) du nom de ses enfants, de ses animaux domestiques et de ses employés. » (ndlr: Traduction libre)
Il reste que tous ses efforts pour modifier les noms des endroits étaient faits dans le but de faire disparaître la culture autochtone du Canada. Me Christina Gray explique qu’en effet, « souvent, les noms de lieux représentent différentes caractéristiques topographiques, des histoires orales, des lois et des langues autochtones, ainsi que la culture.
« C’était donc une façon très dynamique de penser à un lieu. Par exemple, la ville de Greenville en Colombie-Britannique est redevenue connue sous le nom de Laxgalts’ap, ce qui se traduit par « village sur un village ». Ce nom lui a été donné parce que ce village a été construit sur un plus ancien village.
« Alors renommer des endroits en leur donnant des noms sans aucun lien avec leur histoire, c’était une manière d’effacer toute trace des Autochtones. »
Cette pratique de changement de nom s’est aussi faite auprès des enfants qui étaient envoyés dans les pensionnats autochtones comme le souligne Me Christina Gray. « Parfois,
lorsque des enfants autochtones, étaient envoyés dans ces écoles, on leur donnait un nom chrétien. Ou alors, on leur donnait aussi un numéro. Pouvez-vous imaginer être un enfant et être réduit simplement à un numéro?
Un projet colonial
« Je pense qu’il est vraiment important de réfléchir aux différentes façons dont le projet colonial s’est infiltré dans tous les domaines que ce soit sur l’identité politique, l’identité juridique ou les identités sociales et culturelles. Tout était fait pour effacer qui nous étions profondément. »
En 2024, la Ville de Winnipeg a officiellement changé le nom de trois rues portant le nom de l’évêque Bishop Grandin, connu pour son implication dans la mise sur pied des pensionnats autochtones. Un pas important pour la vérité et la réconciliation. Winnipeg n’est d’ailleurs pas le seul endroit à agir afin de réparer les torts du passé. Me Christina Gray indique que « le projet Ogimaa Mikana: Reclaiming/Renaming est un mouvement mené à Toronto pour réclamer l’espace public. Il s’agit de plusieurs panneaux avec des noms de rues en anishinaabe. C’est une manière d’affirmer la présence autochtone à Toronto.
« Je vois donc cela comme un processus de récupération où certains noms sont intégrés dans les connaissances du grand public. Mais nous ne savons pas forcément qu’il s’agit de lieux autochtones ou qu’ils sont écrits dans une langue autochtone.
« Je pense qu’il faut que tous les niveaux de gouvernement s’intéresse et aux noms de lieux autochtones et les prennent vraiment au sérieux, si c’est ce que souhaitent les peuples autochtones locaux eux-mêmes. Non seulement le gouvernement municipal, mais aussi les gouvernements provinciaux et fédéral. »
Malgré la volonté de plusieurs communautés autochtones de s’approprier de nouveau l’espace public, il manque un véritable engagement de la part du gouvernement fédéral, comme
le déplore Me Christina Gray. « Nous sommes dans le sillage de la vérité et de la réconciliation. Il y a seulement dix ans que la Commission de Vérité et Réconciliation a publié son rapport final avec les 94 appels à l’action.
« Et je pense que ce que nous avons vu au cours des dix dernières années, c’est que le Canada n’est pas très engagé dans le respect des appels à l’action. »
L’Institut Yellowhead publie chaque année un rapport spécial qui donne un aperçu de l’état d’avancement de l’engagement du Canada à respecter les appels à l’action. Dans le rapport de 2023, l’Institut Yellowhead montre qu’en 2023 aucun appel à l’action n’a été complété. Et qu’il reste près de 81 appels à l’action à mettre en œuvre (2).
Pour autant, Me Chrisitna Gray ne perd pas espoir. « Je pense que le Canada peut faire beaucoup mieux pour vraiment donner une plus grande reconnaissance aux nations et aux peuples autochtones. Pas uniquement le gouvernement fédéral, mais aussi les Provinces et les Territoires. Et cela pourrait inclure des pratiques de changement de noms, bien que ce ne soit qu’un aspect. »
(1) https://yellowheadinstitute.org/2019/10/08/reclaiming-indigenous-place-names/
(2) https://yellowheadinstitute.org/wp-content/uploads/2023/12/YI-TRC-C2A-2023-Special-Report-compressed.pdf
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Photos :
Me Christina Gray est avocate à la firme JFK Law LLP et chercheuse à l’Institut Yellowhead. Elle s’intéresse au droit autochtone et est Ts’msyen de Lax Kw’alaams en Colombie-Britannique et Dene des Territoires du Nord-Ouest. Photo : Gracieuseté
- Nombre de fichiers 2
- Date de création 27 septembre, 2024
- Dernière mise à jour 27 septembre, 2024