Locataires évincés: «C’est toute ma vie qu’ils cherchent à arracher»
Les loyers à Ottawa sont parmi les plus inabordables au pays. À l’est de Vanier, des locataires de longue date se battent contre le propriétaire qui tente de les expulser: «On n’aura nulle part où aller».
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Par Clémence Labasse
IJL - Réseau.Presse - Le Droit
Francine Charbonneau habite depuis plus de 18 ans dans une maison en rangée de la rue Hochelaga, à l’est de l’Hôpital Montfort. Ses enfants y ont grandi, elle connaît bien tous ses voisins, sa «petite communauté».
Mais depuis l’an dernier, les maisons autour d’elle se vident. Et maintenant, c’est à son tour.
La veille du jour de l’An, elle a reçu un formulaire N13 de la part de son propriétaire: un avis de résiliation du contrat de location en raison d’une démolition, de réparations ou d’une conversion.
«C’est toute ma vie qu’ils cherchent à arracher. Ils veulent augmenter le loyer de plus de 1000 $. [...] On était supposé de déménager le 30 avril», raconte la résidente, qui a décidé de contester devant les tribunaux ce qu’elle considère comme une «rénoviction».
Rénoviction. Le terme désigne un processus par lequel un propriétaire expulse un locataire sous prétexte de rénover le logement, dans le but de trouver un nouveau locataire prêt à payer un loyer plus élevé.
Souvent, cela s’accompagne de pressions informelles pour que le locataire de longue date quitte volontairement son logement. C’est le cas de Scott M..
Avec sa famille, ce résident du 660, rue Hochelaga a décidé de quitter le logement qu’ils occupaient depuis plus de 11 ans, parce qu’il n’en pouvait plus des «maux de tête».
«On a essayé de manière répétée d’entrer en contact avec le propriétaire pour trouver une solution. On a complètement été ignoré jusqu’à la mi-avril, quand on a dû partir», raconte-t-il.
«C’est la maison dans laquelle mon fils a grandi, il y est très très attaché. Il est non-verbal, donc c’est difficile de lui expliquer ce qui se passe, pourquoi nous déménageons.»
«Pour nous, c’était déjà dur de payer le loyer de 1500 $ avec deux sources de revenus... si on avait dû payer 500 ou 1000 $ de plus en loyer, c’est juste impossible, on ne pourrait plus manger», dit-il.
«Toute cette situation est incroyablement stressante et anxiogène pour tout le monde.»
«Il y a des gens de 70 ou 80 ans dans ces maisons qui se font expulser. Où est-ce qu’ils vont pouvoir se trouver un logement dans leurs moyens? C’est pour eux que je me bats aussi.»
— Scott M., résident de la rue Hochelaga à Ottawa
Le loyer de son voisin, Rick Whitford, est de 1121 $ par mois, car celui-ci vit dans sa maison en rangée depuis 9 ans. Selon la loi ontarienne, le loyer ne peut être augmenté de plus de 2,5 % par an.
«Si je suis expulsé, je serai arraché de ma communauté et ma seule option sera de trouver une chambre en colocation», dit-il.
Le Droit a contacté la compagnie de gestion immobilière Sleepwell, qui gère les propriétés du 660 rue Hochelaga pour un propriétaire privé.
«Notre client nous a demandé de ne faire aucun commentaire présentement», a répondu Syvlia Wilkes, vice-présidente des Opérations de Sleepwell.
Quelques résidents n’ont pas encore reçu d’avis d’expulsion, comme Natasha Girard, une mère monoparentale de deux enfants qui habite depuis 11 ans dans sa résidence de la rue Hochelaga.
«C’est le seul endroit que je peux me permettre, bien que ce soit devenu quasi-impossible de vivre ici.»
— Natasha Girard, résidente
«En juin, ils nous ont envoyé un courriel pour nous dire qu’ils allaient faire des travaux dehors», déclare-t-elle.
«Le 1er juillet, ils ont commencé à refaire le stationnement, ce qui nous force à nous garer dans la rue, mais il n’a pas demandé de permis pour nous, donc on accumule tous des amendes de stationnement», raconte Natasha Girard. «Ils ont creusé un trou de cinq pied et juste mis du ruban de signalisation autour, ce n’est pas sécuritaire pour les enfants et il n’y a plus aucune lumière la nuit pour rentrer chez soi!»
Peut-être un règlement prochainement
La situation de ses voisins, qui sera bientôt la sienne, craint-elle, a poussé Natasha Girard à rejoindre les rangs de l’organisme de défense des droits des personnes à bas et moyen revenus, ACORN, qui compte plus de 3500 membres dans la région d’Ottawa.
Pour l’organisme, ce qui se passe dans cette communauté est «la dernière tentative du propriétaire pour augmenter les loyers, avant de devoir faire face à d’éventuelles mesures de lutte contre les rénovictions».
La Ville d’Ottawa commence ce mois-ci sa période de consultation publique sur la mise en place d’un règlement pour encadrer les rénovictions. Le 22 janvier dernier, le conseil municipal a demandé à ses employés de rédiger un rapport sur l’étendue du problème, d’ici le printemps 2026. L’objectif est d’adopter un nouveau règlement pour prévenir ce phénomène dans la capitale.
«Nous avons besoin que les conseillers municipaux fassent plus. Quel est leur rôle, si ce n’est pas d’aider les résidents?» demande Natasha Girard.
Sur son site, la Ville précise qu’elle ne peut empêcher une éviction légale, mais seulement s’assurer que les locateurs et locataires connaissent pleinement les règles, les limites légales et leurs droits, afin de limiter les évictions illégales.
Francine Charbonneau a passé plusieurs nuits blanches à amasser des preuves contre son propriétaire. Ce mardi 9 septembre, elle comparaîtra devant le tribunal de la Commission de la location immobilière pour plaider sa cause.
39 $/h pour louer un deux-pièces
Ottawa est la 5e ville où les loyers sont les moins abordables au Canada, révèle un nouveau rapport publié jeudi par le Centre canadien de politique alternative (CCPA).
L’organisme a examiné l’abordabilité des loyers à travers le pays, sous la lentille du «salaire locatif», soit le salaire qu’une personne qui travaille 40 heures par semaine doit gagner pour louer un logement, sans avoir à consacrer plus de 30 % de son revenu à son loyer.
À Ottawa, pour la location d’un appartement d’une chambre, il faudrait qu’un résident gagne 39 $ de l’heure. Le salaire horaire monte à 48 $ pour un appartement de deux chambres.
Le salaire minimum en Ontario est de 17,20 $, un montant qui augmentera à 17,60$, le 1er octobre prochain.
Selon les données du CCPA, dans le quartier où se situe la rue Hochelaga, le salaire locatif est de 40,13 $ de l’heure.
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PHOTOS:
LD_FrancineC | Cela fait 18 ans que Francine Charbonneau habite dans une maison en rangée à Ottawa. (Clémence Labasse/Le Droit)
LD_ScottM | Scott M. et sa famille habitaient la résidence du 660, rue Hochelaga depuis plus de 11 ans. (Clémence Labasse/Le Droit)
LD_ACORN1 | Une quinzaine de résidents d'Ottawa et membres d'ACORN se sont joints à la marche pour offrir leur soutien aux résidents du 660, rue Hochelaga. (Clémence Labasse/Le Droit)
LD_NatashaG | Natasha Girard a rejoint l'organisme de défense des locataires et personnes à bas revenus ACORN il y a quelques mois pour dénoncer la situation de sa communauté. (Clémence Labasse/Le Droit)
LD_Hochelaga | Depuis quelques mois, le propriétaire du 660 rue Hochelaga a entamé des travaux à l’extérieur des maisons. (Clémence Labasse/Le Droit)
LD_ACORN2 | Les klaxons d'automobilistes en soutien à la marche d'ACORN contre les rénovictions étaient nombreux ce jeudi sur la rue Montréal. (Clémence Labasse/Le Droit)
LD_CCPA | Un tableau démontrant les «salaires locatifs» nécessaires pour pouvoir se permettre de louer confortablement un nouveau logement à Ottawa et Gatineau, selon le CCPA. (CCPA / Le Droit)
- Nombre de fichiers 7
- Date de création 9 septembre, 2025
- Dernière mise à jour 8 septembre, 2025