Les différences culturelles : un frein à l’art?

Une artiste inuite d’Ottawa, Vanessa Brousseau, fait actuellement face à des problèmes avec la plateforme Etsy qui l’empêche de vendre ses créations en peau de phoque.
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Karine Lavoie
IJL – Réseau.Presse – Le Nunavoix

L’artiste Vanessa Brousseau, aussi connue sous le nom de Resilient Inuk, se spécialise dans la création de boucles d’oreilles et d’autres bijoux confectionnés à partir de peau de phoque et de perles.

Après avoir vu, au fil des années, un accroissement de la demande pour se procurer ses créations, cette résidente d’Ottawa a décidé d’utiliser la plateforme de vente en ligne Etsy pour agrandir sa clientèle. Il n’aura toutefois fallu que peu de temps avant de recevoir des messages des administrateurs du site l’informant que la vente de produits en peau de phoque était interdite et qu’elle se devait de retirer ses créations.

Inspirée par un vécu personnel difficile et par la force transmise par ses ancêtres, l’artiste Vanessa Brousseau a choisi de se faire connaitre sous le nom de Resilient Inuk sur la plateforme TikTok, un nom qui s’intègre à ses activités artistiques de Resilient Inuk’s Creations : « Je me suis nommée ainsi parce que je veux que les gens sachent que les Inuits sont vraiment résilients. J’ai eu tellement de traumatismes dans ma vie et je suis toujours ici, debout et forte », affirme-t-elle.

Celle qui a vécu la disparition de sa sœur il y 17 ans s’implique dans la cause MMIWG2S (Femmes et filles autochtones disparues et assassinées) en confectionnant et vendant des robes rouges en perles. « Quand je crée, j’essaie de toujours avoir des pensées positives. Je m’imagine toutes les sœurs autochtones qui dansent ensemble dans le monde des esprits. Je pense à toutes les choses qu’elles voudraient dire. Ce n’est pas seulement ma sœur, il y en a des milliers. C’est pour toutes les sœurs », ajoute-t-elle.

Une application rigide de la loi

Se basant sur la Loi sur les espèces en voie de disparition, une loi fédérale des États-Unis qui stipule que certaines sous-espèces de phoques annelés de l’Arctique font partie des espèces menacées ou en voie de disparition, la plateforme Etsy interdit de vendre des produits réalisés à partir de ces animaux marins. Les administrateurs du site indiquent pouvoir retirer de tels articles de n’importe quelle boutique Etsy, selon leur discrétion.

« Il existe déjà une exemption pour les Inuits et la vente de produits en peau de phoque, mais Etsy ne la reconnait pas. Ils choisissent de suivre les lois américaines qui disent que les phoques sont en danger alors que ce n’est pas le cas », témoigne Vanessa Brousseau.

En 2015, une entente a été formalisée entre l’Union européenne et le gouvernement du Nunavut pour permettre la vente de produits en peau de phoque chez les communautés inuites. Mais puisque la plateforme Etsy est une entreprise américaine, sa politique d’utilisation se fonde sur la loi prévalant dans ce pays et ne prévoit aucune exemption pour les Autochtones ou les Inuits. Pour Vanessa Brousseau, cette histoire soulève des questions concernant la liberté individuelle d’effectuer ses propres choix lorsqu’il s’agit de se procurer des biens.

Présente sur la plateforme Etsy depuis janvier 2021, l’artiste dit recevoir des courriels de temps en temps lui demandant de retirer certains de ses articles. « J’ai envoyé un message à Etsy pour m’expliquer, mais ils n’arrêtent pas de me dire qu’ils respectent les lois américaines. Je leur ai dit que je suis une Inuite du Canada et que j’ai le droit de vendre, mais on m’ignore encore », relate-t-elle en spécifiant ne pas savoir exactement quelle est la situation actuelle de son compte puisque les administrateurs y laissent encore paraître certains de ses articles en peau de phoque.

Face à cette impasse, Vanessa Brousseau a pris la décision de créer son propre site Web avec l’aide d’un ami. « La section des commentaires laissés sur certains de mes articles Etsy est très désagréable et triste. Dans l’ensemble, il n’y a pas beaucoup de soutien pour les Inuits qui vendent des produits en peau de phoque. C’est frustrant qu’il y ait une exemption pour les Inuits, mais qu’elle ne soit pas reconnue par la loi américaine », exprime-t-elle.

Respecter la liberté de choix

Depuis 1970, le sujet de la vente de fourrure, et particulièrement celle du phoque, est controversé en grande partie en raison des actions militantes de l’organisme Greenpeace qui a modifié l’opinion publique quant à la consommation de ce matériel, ce qui a causé par le fait même la destruction d’une grande partie du marché. « Les interdictions de vente qui ont suivi cette longue campagne anti-fourrure, particulièrement celle dans l’Union européenne en 2010, ont eu un effet dévastateur sur les moyens de subsistance économique pour les populations inuites dans le nord du Canada », explique Anna Soer, étudiante au doctorat en Science politique à l’Université d’Ottawa.

Selon elle, il en revient à chaque individu de faire son propre bilan éthique et de réfléchir sur sa position quant à la consommation de fourrure animale. Elle tient à rappeler que la fourrure de phoque est essentielle pour la culture inuite, autant du point de vue identitaire qu’économique : « Il ne s’agit pas de forcer qui que ce soit à consommer et à acheter de la fourrure de phoque, mais de permettre à ces communautés inuites de continuer leur artisanat et leur culture sans en être empêchées par des compagnies multinationales », conclut-elle.

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Photo
Crédit : Vanessa Brousseau
Légende
Vanessa Brousseau, connue sous le nom d’artiste Resilient Inuk, confectionne et vend des bijoux en peau de phoque.

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  • Date de création 14 avril, 2021
  • Dernière mise à jour 22 avril, 2021
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