Le vote électronique est-il le futur de la démocratie?

Les élections législatives françaises ont débuté pour les Français établis hors de l’Hexagone. Ils étaient 1,5 million à pouvoir exprimer leur voix par anticipation grâce au vote en ligne, dont quelque 3 000 dans la vaste circonscription de Vancouver. Une manière de renouveler l’expérience des élections législatives de 2012. Si ce vote électronique semble une solution pour faciliter le droit à la démocratie, celui-ci soulève aussi certaines questions.
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Chloé Liberge

IJL-RÉSEAU.PRESSE-LE FRANCO

Alors que pour la deuxième fois dans l’histoire du pays, une femme a été choisie à la tête du gouvernement par Emmanuel Macron, réélu président de la République française, le «troisième tour» des élections s’annonce passionnant.

En effet, la nomination d'Élisabeth Borne, issue de la gauche, fait sourire, notamment dans les rangs de la gauche unie emmenée par Jean-Luc Mélenchon (Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale - NUPES). Ce dernier compte bien jouer les trouble-fête et représenter l’opposition à l’Assemblée nationale à l’instar de Marine Le Pen et de l’extrême droite très discrètes lors de cette campagne électorale législative.

Quoi qu’il en soit, c’est l’heure du choix pour les Français établis au Canada. Un choix virtuel ou en présentiel, là aussi les avis divergent.

Contre l’abstention, la solution du vote en ligne

D’après Jean-Charles Cachon, consul honoraire de France à Sudbury (Ontario), cette nouvelle façon de procéder peut être une solution contre l’abstention. Atteignant 61,16% lors du deuxième tour des élections présidentielles dans la circonscription de Toronto, ce taux d'abstention peut se justifier par une incapacité pour beaucoup d’électeurs à se rendre aux urnes.

C’est le cas des habitants du Grand Sudbury. N’ayant pas les habiletés pour tenir un bureau de vote, le consul honoraire de France précise, «nous sommes considérés comme agence consulaire, mais nous ne sommes pas des consulats». On peut d’ailleurs espérer voir de nombreux électeurs du Yukon, des Territoires du Nord-Ouest ou de Saskatchewan participer à ce vote en ligne, car eux aussi ne disposent toujours pas de bureaux de vote sur leur territoire.

Les cinq jours dédiés aux votes, à chaque tour, sont aussi une belle occasion pour les électeurs. «Ceux qui souhaitent voter pourront trouver le moyen de se brancher à un moment donné, peu importe où qu’ils soient», assure Jean-Charles Cachon.

Deux tests grandeur nature ont d'ailleurs été réalisés pour l’occasion. Mis en place par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, le processus est simple. Grâce au numéro d’identification consulaire (NUMIC), un identifiant est créé pour chaque électeur. Puis, au début de la période de 72 heures, un code leur est envoyé par SMS. Il n’y a plus qu’à se rendre sur le lien reçu et à entrer ces deux informations. Un vrai jeu d’enfant!

Pour se faire, une dizaine de partis fictifs ont été créés. Jean-Charles Cachon révèle que «les noms étaient un peu fantaisistes, mais ça simulait parfaitement l’idée d’une élection où on aurait des candidats multiples». Ces essais ont donc très bien fonctionné et pour le consul honoraire de France à Sudbury, voter en ligne est «simple, clair et facile».

Un geste électoral en berne 

Pourtant, bien que le vote en ligne permette à tous de voter à n’importe quelle l’heure, il réinvente le geste électoral. Fini la balade de fin de semaine dans les bureaux de vote, à la rencontre de la communauté, un temps souvent dédié à la discussion, à la socialisation. Un constat qui attriste Jean-Pierre Beaud, professeur au département de science politique de l’UQAM (Université du Québec à Montréal).

Ce spécialiste de la vie politique française affirme que même si le vote en ligne apportera indéniablement une plus grande participation, «il contribue à banaliser encore plus le geste électoral». Le professeur se désole de la perte «de ce moment important de la vie républicaine, où les gens vont ensemble le même jour déposer un bulletin».

Mais ce n’est pas tout. Avec Internet, beaucoup éprouvent de la réticence quant à la sécurité de leurs bulletins. Jean-Pierre Beaud relativise et affirme que «le vote en ligne ne pose véritablement pas de problème d’ordre technique, du moins pas plus que le vote traditionnel où il peut aussi y avoir des fraudes».

Ce spectre de la fraude est souvent évoqué. Par exemple, lors des dernières élections américaines, mais aussi plus proche de nous, lors du vote de confiance à la chefferie du Parti conservateur uni (PCU).

Un système qui aurait pu être utilisé en Alberta

Envisagé un court instant lors du vote de confiance à la chefferie du PCU, le vote électronique a finalement été annulé. Frédéric Boily, professeur au Campus Saint-Jean, analyse la situation et explique ce choix du vote électronique. «Les opposants de Jason Kenney voulaient avoir un vote de confiance plus élargi dans un environnement qui ne le favoriserait pas.»

Finalement, c’est un vote par la poste qui a été retenu. Sur un total des 34 298 votants , 17 638 personnes (51,4%) ont répondu en faveur de Jason Kenney. Celui-ci ayant obtenu une faible majorité a préféré démissionner dans les heures qui ont suivi l’annonce des résultats.

Le vote en ligne aurait-il permis une plus grande participation? Les résultats auraient-ils été différents? Des questions qui restent sans réponse.

Est-ce la fin des bureaux de vote?

Depuis la pandémie, la question de l’utilisation du vote électronique dans nos démocraties revient de plus en plus sur le devant de la scène. Alors qu’il apparaît comme une réponse logique à la crise sanitaire, il est aussi simple d’utilisation et, pour certains, c'est une solution écologique.

«Je crois qu’on est à la veille de transformations importantes, car il y a une tendance lourde vers la dématérialisation», témoigne le consul honoraire de France à Sudbury.

Un bilan également observé par le professeur de l’UQAM. «Je pense que le vote en ligne est amené à se diffuser aujourd’hui.» Il poursuit, «c’est rapide, relativement sécuritaire; il y a des risques réels, mais contrôlables».

Son homologue du Campus Saint-Jean ne partage pas cet avis. Si les Français semblent réceptifs à ce changement, ce n’est pas forcément le cas de la population canadienne. «Peut-être que je me trompe, mais au Canada, on préfère encore le papier», conclut Frédéric Boily.

  • Nombre de fichiers 5
  • Date de création 1 juin, 2022
  • Dernière mise à jour 1 juin, 2022
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