Le registre des médecins ne sauvera pas le système de santé

Lancé en mai, le registre des médecins permet désormais aux praticiens d’exercer n’importe où au Canada atlantique. S’il est encore trop tôt pour connaître les impacts réels de ce nouvel outil, les spécialistes interrogés doutent qu’il résolve la crise des systèmes de santé. Le registre attire cependant l’attention du reste du pays et d’autres provinces pourraient s’y joindre.

_______________________

Marine Ernoult

IJL – Réseau.Presse – Acadie Nouvelle - Atl

Près de 11% des Néo-Brunswickois et 14% des Néo-Écossais se trouvent sans médecin de famille. À l’Île-du-Prince-Édouard, c’est 21% de la population de la province qui est en attente et à Terre-Neuve-et-Labrador, près de 27%.

En moyenne, plus d’une personne sur six n’aurait pas de médecin de famille en Atlantique, selon les derniers chiffres disponibles et la dernière estimation de population de Statistique Canada.

Pour répondre à cette pénurie inédite, les gouvernements des quatre provinces de l’Atlantique se mobilisent pour rétablir l’accès aux soins et lutter contre les déserts médicaux.

En mai dernier, ils ont lancé en grande pompe le registre des médecins et des chirurgiens de l’Atlantique. L’ambition affichée? Favoriser la mobilité des professionnels de santé en levant les barrières administratives et en simplifiant les procédures.

Les praticiens inscrits sur ce registre peuvent désormais pratiquer n’importe où en Atlantique. Ils n’ont plus à soumettre de demandes de permis d’exercer auprès du collège des médecins de la province dans laquelle ils veulent déménager. Il leur suffit de payer une cotisation annuelle de 500 dollars.

«Faciliter la vie de certains médecins»

«Ce nouvel outil allège notre fardeau, il nous permet de gagner du temps et d’économiser de l’argent, confirme le docteur Douglas Grant, directeur général du Collège des médecins et des chirurgiens de la Nouvelle-Écosse. Les docteurs intéressés ont juste à répondre à trois ou quatre questions, ça leur prend une minute tout au plus.»

En dix mois, seuls 273 professionnels se sont inscrits sur le registre, ce qui représente moins de 4% des médecins établis en région Atlantique. Presque la moitié d’entre eux exercent en Nouvelle-Écosse et 85 au Nouveau-Brunswick.

«Nous n’avions pas d’objectif précis en termes de nombre, défend Douglas Grant. Nous savions que pour la grande majorité des médecins le registre ne changerait pas leur pratique, car ils ont déjà beaucoup de travail là où ils sont.»

Le responsable explique que le registre est avant tout destiné à un petit nombre de praticiens qui, en raison de leur «vie privée et de choix personnels», veulent se déplacer plus facilement.

Des docteurs qui habitent par exemple à Halifax et désirent assurer une suppléance dans une autre région durant l’été afin de concilier vacances et travail.

«Ce n’est pas une solution significative à notre problème d’accès aux soins, confie Douglas Grant. C’est pour faciliter la vie de certains médecins en supprimant de la paperasse.»

Un «bon coup» politique 

Les premiers ministres de l’Atlantique ont pourtant présenté le registre comme un moyen de soulager la pression sur les systèmes de santé à bout de souffle.

En février 2023, le premier ministre de Terre-Neuve-et-Labrador, Andrew Furey, déclarait: «Ça ne va pas résoudre entièrement le problème, mais ça nous donne des pansements pour panser certains maux, certains problèmes immédiats que nous avons.»

Stéphanie Collin, professeure à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton, doute de l’efficacité d’une telle mesure et n’hésite pas à parler de «manœuvres» politiques.«Les gouvernements mettent de l’avant un bon coup. Ils veulent montrer qu’ils sont unis sur le front du recrutement», analyse la spécialiste en gestion des services de santé.

«Il y a beaucoup de pression des sociétés médicales depuis des décennies pour que les médecins aient plus de liberté pour s’installer où ils veulent», poursuit-elle.

Stéphanie Collin s’interroge par ailleurs sur la nature d’un outil en totale contradiction avec les politiques protectionnistes des provinces, qui «voudraient presque interdire à leurs voisins de recruter des médecins chez elles».

Des professionnels «plus facilement remplacés»

Un avis que partage le docteur Michel H. Landry, directeur et doyen associé du Centre de formation médicale du Nouveau-Brunswick (CFMNB): «Le problème, c’est que la pénurie est généralisée. Les provinces ne peuvent pas se permettre de laisser partir des médecins.»

«Les médecins ont tendance à aller s’installer aux mêmes endroits, le registre risque d’empirer le problème», ajoute-t-il.

Maria Mathews, professeure de médecine familiale à l’Université Western en Ontario, se montre, elle, plus optimiste. À ses yeux, le registre permettrait à des médecins de famille souvent surmenés d’être «mieux soutenus et plus facilement remplacés s’ils veulent prendre des vacances ou suivre des formations».

La chercheuse met néanmoins en garde contre une éventuelle dérive de «roulement constant du personnel», en particulier dans les communautés rurales.

«Le registre ne doit pas être utilisé comme un palliatif dans les déserts médicaux. Les soins primaires ont besoin de continuité, plaide-t-elle. Lorsque nous consultons notre médecin de famille, nous voulons qu’il connaisse nos antécédents médicaux et personnels.»

C’est pourquoi Stéphanie Collin appelle à la mise en place de garde-fous supplémentaires pour s’assurer que les praticiens «restent dans les communautés et entretiennent des relations suivies sur le long terme avec leurs patients».

Étude financée par Santé Canada 

Maria Mathews estime également que le registre pourrait améliorer l’accès aux spécialistes dont la grande majorité se trouve à Halifax, en Nouvelle-Écosse.

«Ces médecins vont pouvoir se rendre plus facilement dans les trois autres provinces et les patients seront traités plus près de chez eux», croit l’universitaire.

«En leur permettant de travailler dans toute la région, on leur donne accès à un plus grand nombre de malades à soigner. C’est un argument pour les attirer et les retenir sur le long terme», poursuit-elle.

Le registre pourrait en outre avoir un impact sur la mobilité des médecins qui parlent français.

«C’est un avantage potentiel, des francophones du Nouveau-Brunswick pourraient faire de la suppléance dans de petites communautés francophones à l’Île-du-Prince-Édouard ou à Terre-Neuve», observe Michel H. Landry.

À l’image des autres experts interrogés, le responsable du CFMNB insiste néanmoins sur le manque de recul pour apprécier les conséquences réelles du registre.

Afin de combler le manque de données, Santé Canada finance actuellement une étude de dix-huit mois qui évalue l’incidence de ce nouveau dispositif sur l’accès aux soins.

Selon les résultats de la recherche, le ministère fédéral pourrait s’inspirer du modèle atlantique pour mettre sur pied un permis d’exercice élargi, voire pancanadien.

 

-30-

 

Photos :

Légende : Le docteur Douglas Grant

Crédit : Courtoisie

 

Légende : Stéphanie Collin

Crédit : Courtoisie

 

 

  • Nombre de fichiers 3
  • Date de création 26 février, 2024
  • Dernière mise à jour 26 février, 2024
error: Contenu protégé, veuillez télécharger l\'article