La tournée du Cheval de Troie s'arrête à l'hôpital local pour dénoncer la privatisation des soins de santé

Christian Gammon-Roy

IJL – Réseau.Presse - Tribune : la Voix du Nipissing Ouest

Une réplique du cheval de Troie mesurant 4,5 mètres était devant l'Hôpital général de Nipissing Ouest le 30 octobre, de même que des membres locaux de la Coalition ontarienne de la santé et du Conseil des syndicats d’hôpitaux de l’Ontario (CSHO), venus dénoncer la privatisation des services de santé par le gouvernement Ford. Selon les organisateurs, le cheval de Troie «représente une ruse visant à tromper les gens et les amener à inviter un ennemi chez-eux,» suggérant que le gouvernement ontarien emploie cette ruse pour miner les soins publics.

Le cheval, en tournée à travers l’Ontario, aide à démarrer les conversations. «Il suscite beaucoup de curiosité parce qu'il est inhabituel. Les gens sont attirés, ils veulent se faire prendre en photo avec, et dans la foulée, ils nous parlent du lien entre les hôpitaux et les chirurgies,» explique Michael Hurley, président du CSHO. Le cheval est donc placé à l'extérieur des établissements de santé, provoquant des discussions sur la façon dont la privatisation des soins pourrait affecter l'établissement en question. «Le problème des petits hôpitaux comme celui-ci, c'est qu'il y a actuellement beaucoup de problèmes dans les salles d'urgence avec les temps d'attente, les fermetures, et ainsi de suite. Or, ils [le gouvernement] veulent donner 200$ à tout le monde. Eh bien, c'est 3,5 milliards de dollars qu'ils auraient pu consacrer aux hôpitaux,» suggère Henri Giroux, coprésident de la section locale de la Coalition ontarienne de la santé, en faisant référence à l'initiative de Doug Ford d'envoyer un chèque de 200 $ à presque tous les Ontariens. Selon M. Giroux, il s'agit là «d'une tentative par Ford d'acheter nos votes.»

M. Hurley se dit aussi inquiet des petits hôpitaux comme celui de Nipissing Ouest et de l'accès aux services locaux. Il demande «ce qui va arriver à l'orthopédie et aux hôpitaux comme celui-ci si, comme nous le craignons, un grand centre chirurgical privé s'installe dans un endroit comme Sudbury? Les chirurgiens orthopédistes de North Bay, de Mattawa et de Sturgeon vont quitter, et si vous devez vous faire opérer du genou, vous devrez vous rendre à Sudbury. Pour un hôpital comme celui-ci, cela représente une part importante de son travail. Vous avez une population âgée importante, ce n'est pas rien,» prévient-il.

M. Hurley évoque également les résidences pour personnes âgées et le foyer de soins de longue durée Au Chateau qui entourent l'hôpital, soulignant que l’avantage d'être «juste en face» de l'hôpital disparaîtrait si l'hôpital était supprimé. M. Hurley admet que les déplacements vers les villes pour obtenir des services spécialisés existent déjà et qu'ils sont logiques, mais il rappelle que «de nombreuses interventions chirurgicales, comme l'orthopédie, peuvent être effectuées en toute sécurité, dans de bonnes conditions et de manière beaucoup plus pratique dans un endroit situé juste à côté de chez soi.»

La perte de spécialistes et de chirurgiens n'est pas la seule préoccupation, selon M. Hurley. Il évoque également la perte de personnel à tous les niveaux, car les professionnels en santé migrent du secteur public vers le secteur privé. «Lorsque vous créez une nouvelle clinique privée, d'où vient le personnel? Ce qu'ils ont fait à Ottawa, c'est qu'ils ont offert au personnel du bloc opératoire de l'hôpital d'Ottawa l’équivalent de 50% de hausse pour venir travailler pour eux. Cela crée une crise de main-d’oeuvre à l'hôpital d'Ottawa, parce que les gens partent pour le nouveau centre privé,» décrit-il, ajoutant que cela exacerberait les listes d'attente partout en province.

 

Un accès limité aux plus riches ?

M. Hurley affirme que, selon une étude du journal de l'Association médicale canadienne, l'accès aux soins ne s'est amélioré que pour les riches, alors qu'il s'est détérioré pour les personnes à revenus moyens et faibles.

La publication du 26 août revient sur les résultats d'une étude sur les opérations de la cataracte entre janvier 2017 et mars 2022. Le JAMC relève une augmentation de 22% du taux de chirurgie pour les «patients (…) de statut socio-économique le plus élevé,» alors que pour les patients de statut socio-économique le plus bas, le taux aurait baissé de 8,5 %. L'étude a également révélé que le taux de chirurgies pratiquées dans les hôpitaux publics avait diminué simultanément, quel que soit le statut socio-économique des patients. Le CMAJ conclue qu'au total, «92 809 opérations de la cataracte de moins que prévu ont été réalisées» en Ontario et «les patients au statut socio-économique le plus élevé étaient le seul groupe à bénéficier d’une augmentation du nombre d'opérations de la cataracte.»

«Lorsque le gouvernement provincial s'est présenté pour réélection la dernière fois, on lui a demandé s'il avait l'intention de privatiser les chirurgies hospitalières et il a répondu que non. Il a également promis de s'attaquer au problème de la médecine de couloir, c'est-à-dire aux personnes qui attendent sur des brancards une intervention chirurgicale ou des services en raison du manque de capacité des hôpitaux. En fait, ils ont annoncé des dépenses importantes pour les chirurgies privées : cataractes, hanches et genoux. Le problème de la médecine de couloir a plus que doublé, passant de 850 à plus de 2000 [patients individuels] chaque jour dans les hôpitaux de l'Ontario,» déplore M. Hurley.

Les dépenses importantes qu'il mentionne sont l'autre préoccupation soulevée par le CSHO et la Coalition ontarienne de la santé. Les dépliants distribués lors de la manifestation du Cheval de Troie parlaient des coûts de la privatisation, suggérant qu'il ne s'agit pas d'un ajout au budget provincial, mais d'un retrait des services publics. Selon les manifestants, même si les services médicalement nécessaires sont couverts par l'assurance maladie provinciale dans les cliniques privées, ceux-ci coûtent plus chers aux contribuables et, de surcroit, peuvent entrainer des dépenses supplémentaires pour les patients. En ce moment, il y a 900 centres communautaires de chirurgie et de diagnostic à but lucratif agréés par la province.

La Tribune a demandé au ministère de la Santé de répondre aux préoccupations des manifestants. Hannah Jensen, directrice des communications, admet qu'il est difficile de comparer correctement le coût des services fournis dans les cliniques privées à celui des services fournis à l'hôpital. «Il faut garder à l'esprit qu'il n'existe pas de moyen précis ou direct de comparer le financement accordé à un hôpital et celui accordé à un centre communautaire de chirurgie et de diagnostic pour la réalisation d'une procédure financée par la province. Contrairement aux hôpitaux qui reçoivent un financement global pour l'ensemble de leurs opérations, les centres communautaires de chirurgie et de diagnostic reçoivent des paiements ponctuels pour des procédures uniquement et ils doivent absorber tous les coûts d'investissement ou de fonctionnement, à la différence des hôpitaux. Ces centres peuvent avoir des coûts plus élevés pour l'achat d'équipement ou, dans certains cas, pour la location d'équipement, en raison de la nature de leur financement ponctuel. Les coûts des procédures financées par la province varient aussi en fonction de l'acuité des patients,» écrit-elle.

En gros, une clinique facture les procédures médicalement nécessaires à l'Assurance maladie de l'Ontario, et elle fixe le prix pour couvrir également ses coûts de fonctionnement et d'équipement. Toutefois, M. Hurley souligne que l'exode du personnel, qui cherche à obtenir de meilleurs salaires dans les cliniques à but lucratif, prouve que ces cliniques facturent - et gagnent - plus d'argent. «La raison pour laquelle elles peuvent se permettre de payer autant, c’est qu'elles font payer le gouvernement trois fois [plus] pour le même service. Elles paient donc davantage le personnel et continuent à faire d'énormes bénéfices,» lance-t-il. Néanmoins, il ne reproche pas au personnel de vouloir accepter ces postes. «Tout le monde souffre financièrement, alors non, c'est tout à fait compréhensible,» dit-il. Ce qu’il ne comprend pas, par contre, c’est pourquoi le gouvernement continue à sous-financer les salaires du secteur public, ce qui aggrave l’exode des travailleurs de la santé.

Le gouvernement et ses opposants ont voulu tous deux insister sur un point : il est illégal pour un prestataire de soins de facturer à un patient des services couverts par l'Assurance-santé de l'Ontario. «Si une personne a été facturée pour un service couvert par l'Assurance-santé de l'Ontario, elle peut [le signaler…] pour ouvrir une procédure d'examen. Le ministère examine toutes les violations possibles dont il a connaissance et veille à ce que tous les patients (…) qui ont été facturés pour un service assuré soient remboursés intégralement,» assure Mme Jensen. Cependant, la Coalition et le SCHO craignent que les patients envoyés en clinique privée ne soient exploités d'une autre manière. «Il est interdit de facturer des services médicalement nécessaires, c'est contraire à la loi. Mais si vous venez dans ma clinique privée et que je vous dis que vous allez avoir besoin de tests oculaires qui ne sont pas couverts, ou que nous avons une meilleure lentille, qui vous conviendra mieux pour la conduite de nuit, vous vous direz «bon, c'est bien». (…) Vous finirez donc par payer un supplément. De nombreux médecins diraient que vous n'avez pas besoin de cette lentille supplémentaire, qu'il s'agit simplement d'une vente incitative,» décrit M. Hurley.

Interrogé spécifiquement sur ces préoccupations concernant la surfacturation et l’exploitation des patients vulnérables, le bureau du ministre n'a pas fourni de commentaires supplémentaires. Il a toutefois souligné les «investissements records» réalisés dans le secteur des soins de santé publics, affirmant que l'expansion des cliniques privées se fait en supplément, et non aux dépens des hôpitaux et des soins publics.

Puisque le cheval de Troie s'est arrêté au bureau de Vic Fedeli, député provincial de Nipissing, à North Bay juste avant de se rendre à Sturgeon Falls, la Tribune a contacté son bureau pour obtenir un commentaire. Le député conservateur a envoyé une déclaration qui mentionne également les investissements du gouvernement provincial. «Les faits comptent et alors que la Coalition ontarienne de la santé, un groupe d'intérêt spécial déconnecté de la réalité et soutenu par le NPD, a passé la dernière décennie à ne rien accomplir tout en s'opposant idéologiquement à l'innovation dans le système de santé, notre gouvernement prend des mesures audacieuses pour connecter plus de personnes aux soins dont elles ont besoin, quand elles en ont besoin,» lance M. Fedeli. «Depuis 2018, nous avons augmenté le budget des soins de santé de plus de 31%, en investissant plus de 85 milliards de dollars dans le système cette année seulement. Nous avons augmenté nos investissements dans l'ensemble du secteur hospitalier de 4 % pour un record de deux années consécutives,» vante le député. Il termine en affirmant que l'Ontario a atteint «certains des temps d'attente les plus courts au Canada, avec près de 80 pour cent des personnes recevant leur procédure dans les temps cibles recommandés.»

Pourtant, M. Hurley n'est pas convaincu. En tant que dirigeant syndical, il décrit la réaction des travailleurs du secteur de la santé à la privatisation des services. «Ils sont sidérés de voir qu'avec les problèmes de surpopulation et de manque d'accès aux services que nous connaissons, le gouvernement opte pour une solution plus coûteuse qui limite l'accès. Ils ne savent plus où donner de la tête. Ils ne comprennent pas, cela n'a pas de sens, c'est une erreur et les gens en souffrent,» insiste-t-il. «En tant que travailleurs de la santé, (…) nous ne pouvons pas croire que cette province, dont tous les hôpitaux sont en difficulté financière, paierait, dans le cas de la cataracte [chirurgie], parfois trois fois plus à une clinique privée qu'à un hôpital pour effectuer une même opération. C'est encore plus pour les hanches et les genoux,» fait remarquer M. Hurley, ajoutant que les fonds alloués au secteur privé permettraient de mieux financer les hôpitaux et même s'attaquer au problème des soins primaires.

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Photo :

Des membres de la Coalition ontarienne de la santé et du Conseil des syndicats d’hôpitaux de l’Ontario ainsi que des résidents de Nipissing Ouest se sont rassemblés devant l'Hôpital général de Nipissing Ouest avec un cheval de Troie de 4,5 mètres. Le cheval est en tournée à travers l'Ontario pour sensibiliser la population quant à la privatisation des services de santé dans la province.

Crédit photo : Christian Gammon-Roy

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  • Date de création 7 novembre, 2024
  • Dernière mise à jour 7 novembre, 2024
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