La stratégie d’Arviat pour contrer l’hésitation à la vaccination

La stratégie d’Arviat pour contrer l’hésitation à la vaccination

Depuis l’arrivée des vaccins au territoire le 13 janvier dernier, le gouvernement du Nunavut a mené une campagne de communication sur les médias sociaux dans le but d’inciter le plus grand nombre à recevoir les injections. Arviat est allée encore plus loin dans la promotion en proposant aux habitants du hameau une loterie afin de remporter cinq prix d’une valeur de 2 000$.
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Marine Lobrieau
Initiative de journalisme local – APF – Territoires

Durement touchée par la pandémie, la communauté d’Arviat a recensé plus de 80 % des cas actifs au Nunavut. Après une brève accalmie, les autorités ont déclaré au début février 17 nouvelles contaminations. Face à cette flambée épidémique, les autorités ont pris la décision de recourir à des stratégies de communication ciblées pour remédier au phénomène de désinformation et d’hésitation à la vaccination des habitants. « Nous sommes très occupés par l'épidémie en cours. Nous avons soutenu la communauté avec des dizaines de façons uniques depuis le début de la pandémie », explique Steve England, l’agent principal de l’administration d’Arviat.

La campagne de vaccination a déclenché des réactions opposées, mêlant optimisme et défiance à l’égard du vaccin propulsé par le laboratoire Moderna. Une préoccupation évoquée par le maire de la ville, Joe Savikataaq Jr, et à laquelle il a voulu répondre : « [Le but de la loterie était] d'inciter les gens à se faire vacciner » mais également de « lutter contre la désinformation », précise-t-il.

Comme le souligne la docteure Ève Dubé, ancienne membre du groupe de travail de l’Organisation mondiale de la santé sur l’hésitation des vaccins, cette crainte apparaît toujours après l’annonce d’une nouvelle préparation biologique. « Le vaccin contre la COVID-19 ne fait pas exception. Il y a des gens qui hésitent à se faire vacciner. Les raisons sont souvent complexes et multifactorielles et ce ne sont pas nécessairement des anti-vaccins ou des activistes, se sont souvent des gens qui ont un niveau de doute et de préoccupation accéléré par toutes sortes de raisons », affirme la spécialiste.

Lutter contre la désinformation 

Lors d’une conférence de presse du 14 janvier, le premier ministre du Nunavut, Joe Savikataaq, mentionne que la campagne de vaccination a fait l’objet de beaucoup de « ragots » et qu'il est essentiel que les Nunavummiut se réfèrent aux professionnels de santé plutôt que de s’attacher « aux opinions des uns et des autres ».

Pour contrer la désinformation, les institutions tentent de diriger les habitants vers des sources fiables et vérifiées. Une méthode éprouvée, selon la Dre Dubé. « Nous savons que, pour agir sur l’hésitation à la vaccination, ce n’est pas une stratégie unique qui va fonctionner, mais plusieurs. Il faut d’abord que les gens aient la bonne information pour prendre une décision ».

Cette loterie pourrait donc jouer « un rôle bénéfique » pour informer convenablement la communauté sur l’aspect médical et scientifique « mais, elle ne sera pas le déclencheur décisionnel chez une personne farouchement opposée à la vaccination », prévient la chercheuse.

Réactions partagées

Cette récompense financière signe un acte engagé qui revêt plusieurs sens et divise l’opinion publique. « Ce ne sont pas des stratégies mises en avant, car toute la réflexion éthique au niveau des politiques de vaccination est très partagée », lâche la Dre Dubé. Outre le fait qu'il n'existe pas de réelle réflexion éthique sur la compensation financière dans une campagne de vaccination, elle estime que le procédé est « risqué et délicat ». Selon elle, la communauté scientifique préférera agir avec des « recommandations stratégiques basées sur l’information, la communication et la réflexion ».

Un parti-pris pour une communication sanitaire inédite qui a néanmoins soulevé des questions éthiques. En réponse à ces interrogations, l’administrateur en chef de la santé publique du Nunavut, le Dr Michael Patterson, a déclaré lors d’une conférence de presse gouvernementale que les incitatifs via les compensations financières existent partout au Canada. Aussi, selon lui, la mise en place de ces incitants est propre aux communautés et que « dicter ses décisions ou actions » ne faisait pas partie de ses fonctions.

Suite à l’annonce de ce tirage au sort, les réactions de la communauté ont été vives sur la toile. Sur les réseaux sociaux, certains qualifiaient l’action comme étant « une bonne initiative » tandis que d’autres l'assimilaient à un « pot-de-vin ». Adrienne Tattuinee, résidente d’Arviat, croit que ce tirage « permettra aux gens de voir que ça pourrait être la fin des défis pour cette communauté. Ça fait partie de notre histoire maintenant ». Selon elle, se faire vacciner contre la COVID-19 demeure une décision individuelle malgré tout.

Certains Nunavummiut ont également tenu à préciser que le phénomène de loterie n’est pas un procédé rare dans le territoire et qu’il n’est « pas rattaché à une communauté », mais bien « effectif partout au Nunavut ».

Défis d’un passé toujours présent

Confrontée à un double défi, la municipalité d’Arviat a orienté sa stratégie pour lutter contre la désinformation, mais aussi pour gérer une méfiance des communautés face au système de santé canadien. Il est important dans le contexte actuel de rappeler le passé singulier des communautés autochtones, « quand on parle d’hésitation à la vaccination chez ces groupes, il faut être conscient des bonnes raisons d’hésiter. La vaccination dans les communautés inuite et autochtone est teintée par tout le passé colonialiste, les abus et les mauvais traitements du gouvernement. Il faut reconnaître cette spécificité pour mettre en place des programmes sensibles », analyse Dubé.

Du fait de l’éloignement géographique de la communauté, la municipalité d’Arviat a été priorisée dans la distribution des vaccins. Une priorité qui pourrait raviver les douleurs du passé et faire éclore de mauvaises interprétations en donnant l’impression aux individus de faire figure de « groupe test » avant la généralisation complète de la campagne de vaccination, « c’est donc très délicat d’introduire ces programmes », conclut la chercheuse.

D’après le ministère de la Santé du Nunavut, environ 69 % des personnes admissibles à recevoir la première injection ont été vaccinées dans la communauté d’Arviat. Une nouvelle cargaison de plus de 6000 vaccins est attendue par les autorités au courant du mois de février.

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Photo 1
Crédit : Mufid Majnun sur Unsplash

Photo 2
Crédit : Steven Cornfield sur Unsplash

  • Nombre de fichiers 3
  • Date de création 9 février, 2021
  • Dernière mise à jour 19 février, 2021
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