La pandémie, les jeunes, et le temps qui passe
Lors de la pandémie, le monde s’est arrêté. Ils avaient entre 13 et 25 ans à l’époque. Cinq ans plus tard, des jeunes reviennent sur cet événement qui a chamboulé leur vie, pour le pire mais aussi pour le meilleur.
Par Clémence Labasse
IJL - Réseau.Presse - Le Droit
Le 12 mars 2020, l'Ontario annonce que toutes les écoles publiques et les universités sont mis en pause, pour une période de deux semaines à la suite du congé de mars. On ose alors espérer que la pandémie de COVID-19 ne sera que temporaire.
En réalité, pour les jeunes partout à travers le monde, une période cruciale de leur vie est sur le point d’être limitée: le passage à l’âge adulte sera confiné.
Les reliquats de cette période inédite sont encore palpables.
Le Droit a rencontré des jeunes d’un peu partout au Canada, au Québec, et dans le monde, aujourd’hui tous étudiants au collège francophone La Cité d’Ottawa, qui ont accepté de nous parler de leurs expériences.
«C’est arrivé après la relâche de printemps. J’étais à l’école. J’ai regardé les autres et puis j’ai senti que je n’allais probablement pas les revoir avant un bon bout», se rappelle Éliane Doucet. Elle avait 13 ans quand son école à Shawinigan a fermé ses portes.
Pour les plus jeunes, l’annonce était alors une source de célébration.
«On pensait qu’on allait manquer l’école pour comme deux semaines. Le sentiment c’était: ça va être fun!» raconte André Boisjoli, de Saint-Alphonse au Manitoba.
Rapidement cependant, l’enthousiasme a laissé place à l’angoisse.
«Quand les deux semaines initiales sont passées [les autorités] ont rallongé ça d’un mois, c’est là que j’ai réalisé: ‘OK, notre année scolaire est finie’», se souvient Cédric Gosselin, de Val-d’Or en Abitibi. «On avait des travaux en ligne, mais ce n’était plus du tout une année scolaire normale».
Maxence Bahaban vivait en France quand les mesures de confinement ont commencé. Il avait alors 17 ans et était sur le point de finir son école secondaire.
«Quand ils ont commencé à mettre en place les cours à distance, là c’était moins fun.»
«J’étais perdu. Il y a clairement des cours où je me suis dit: “Ça sert à rien que je me connecte”.»
— Maxence Bahaban, étudiant.
André Boisjoli acquiesce: «Je suis quelqu’un de qui travaille bien en équipe… mais aussi qui a besoin d’une équipe autour de lui pour se motiver. J’ai perdu ma motivation en faisant l’école en version numérique. Des fois, on allumait la caméra pour la minute où ils prenaient les présences, ensuite notre engagement était fini.»
Pour Maxence Bahaban, cette dynamique s’est maintenue lors de son entrée à l’université.
«Je suis arrivé en septembre 2021 à l’université au Canada. Le campus était vide, personne n’était là, tout le monde était en distanciel. C’est une période vraiment dure. Moi, j’avais zéro, mais zéro motivation. Je regarde mes notes de l’époque et je me souviens de mes efforts et je me dis: ‘c’est là que j’ai beaucoup perdu'.»
L’isolement ressentie lors de cette période le poussera même à prolonger son retour en France auprès de sa famille, après le congé de décembre.
«Je me suis dit, là [si je retourne au Canada], je vais être tout seul de nouveau dans ma chambre à l’université.»
Impact remarqué
Pour certains, ce changement de rythme a irrémédiablement marqué leur scolarité et le passage à l’âge adulte. Au Canada entre 2019 et 2021, la proportion de jeunes de 15 à 29 ans sans emploi, et ni aux études, ni en formation, a augmenté du tout au tout, rapporte Statistique Canada.
Ainsi, envisager l’avenir est devenu plus difficile pour beaucoup. Des spécialistes, comme le psychologue social Jonathan Haidt, parlent même d’une génération anxieuse. Annabelle Caron, étudiante originaire de Gatineau, était en deuxième année du secondaire en 2020. Pour elle, la pandémie a exacerbé des troubles d’anxiété déjà présents.
«J’étais quelqu’un qui aimait planifier l’avenir, ça me permettait de me mettre des objectifs et de travailler sur moi-même,» explique-t-elle.
«Aujourd’hui, je ne me projette plus, j’ai peur, je n’aime pas ça me projeter. Ça me fait peur parce que je suis comme, ‘on ne sait jamais ce qui peut arriver’. Si tout d’un coup, la vie nous peut enlever un peu notre indépendance avec la pandémie, qui sait ce qui peut arriver.»
— Annabelle Caron, étudiante.
Pour d’autres, cette période aura eu l’effet inverse. «Avant je me foutais un peu de l’avenir, je vivais au jour du jour, raconte Jennifer Sabundu, étudiante originaire de Gatineau. Maintenant, je m’intéresse aux gens qui vivent en autosuffisance. J’ai commencé à me demander si peut-être, si la quarantaine se reproduisait, je pourrais vivre à la campagne, essayer de produire tout ce que je mange. C’est la COVID qui m’a fait penser à tout ça».
Séquelles sur la santé mentale
Beaucoup de jeunes, au Canada et à travers le monde, sont ressortis de la pandémie avec des séquelles.
«Les répercussions de la pandémie sur la santé mentale ont été plus importantes chez les jeunes que dans les cohortes plus âgées», constate Statistique Canada, dans ses conclusions d’une enquête sur la santé des jeunes de 2022. Ainsi, parmi les jeunes Canadiens qui estimaient que leur santé mentale était en bon état en 2019, 20 % n’étaient plus de cet avis en 2023.
Et, selon une enquête de l’Institut national de santé publique du Québec réalisée à la même période: près de la moitié des jeunes Québécois se disaient préoccupés par leur avenir scolaire et professionnel, et 14 % des jeunes répondants présentaient un niveau de détresse psychologique élevé.
Cinq ans après la pandémie, les sources de stress et d’anxiété sont toujours nombreuses pour cette génération, observe-t-on.
«À cause de l’actualité et les changements climatiques, on a beaucoup de responsabilités qui vont se poser sur nos épaules plus tard, parce que c’est nous qui allons devoir changer les choses, puis on le sait très jeune», souligne Éliane Doucet.
Sport, culture et écrans
Du jour au lendemain, la vie est passée derrière les écrans. Pour les jeunes sportifs, cela a aussi été un véritable bouleversement. Annabelle Caron, en 2020, était dans un programme sport-étude.
«Je vivais pour la danse, pour la scène et cette adrénaline-là. Quand la COVID et les mesures sanitaires sont arrivées, c’était une semaine avant ma grosse compétition. La déception était grosse [de voir l’événement annulé]».
Un sentiment partagé par Maxence Bahaban.
«J’ai beaucoup lâché le sport à ce moment-là. Ce qui me motivait c’était vraiment la compétition, j’adorais ça et je faisais au moins 10 heures de sport par semaine avec mes entraînements, les matchs et tout.»
En raison du confinement, le jeune homme ne sera pas en mesure de finir son diplôme pour devenir arbitre.
Pour les jeunes francophones en situation minoritaire, l’annulation des concerts et des spectacles a aussi été un poids.
«On vit le français par la culture et les activités culturelles, raconte André Boisjoli. Et là, avec tout ce qui se passe, le festival du Voyageur [NDLR: l’un des plus grands rassemblements culturels en français en dehors du Québec] est passé en ligne. Ce n’était pas du tout la même expérience que de se rendre sur place, avec nos ceintures fléchées, d’aller dans les tentes et avoir du fun avec tes amis. Si tu n’as pas vraiment vraiment la volonté de t’accrocher à ta culture, c’est facile à perdre».
Confinés à la maison, le temps des jeunes dépensé sur les écrans a explosé. En 2021, 59 % des jeunes de 13 et 17 ans passaient plus de 10 heures par semaine à naviguer sur le web, selon une étude menée par l’Académie de la transformation numérique de l’Université Laval. Et la tendance s’est maintenue les années suivantes.
Pour certains, cette transition a été difficile à vivre
«D’être face à un écran pour mes études, je pouvais plus faire de danse, je pouvais plus faire le sport que je faisais depuis longtemps, c’était difficile. Je n’étais plus capable de rester concentrée et connectée avec les cours», se souvient Annabelle Caron.
D’autres se rappellent les longues soirées passées à regarder en rafale des séries télévisées, ou des journées entières consacrées à la console de jeux vidéo.
«J’ai fait une overdose,» commente Maxence Bahaban.
Il y avait du bon aussi. Les technologies étaient une bouée de sauvetage pour faire face à l’isolement, et maintenir le contact avec la famille et les amis.
«Tout ça m’a permis d’apprécier un peu plus le contact avec les autres, rationalise Jennifer Sabundu. Comme on était tout le temps sur le téléphone pendant cette période, maintenant, quand je rencontre des personnes, j’essaye de faire de mon mieux et de mettre mon cellulaire de côté, pour mieux faire attention à l’humain en face de moi.»
Mais les tendances acquises durant la pandémie ont parfois la vie dure.
«On dirait que j’ai tout le temps envie d’être sur mon téléphone, de jouer dessus et de faire des affaires. C’est plus difficile de décrocher, mais je pense qu’on va s’habituer avec le temps», commente Annabelle Caron.
Une source d’opportunité, aussi
«Ce n’était pas le fun, mais en 2020, moi j’ai adoré», s’exclame Éliane Doucet.
«J’avais tout mon temps libre, ça m’a vraiment permis de ne pas avoir la pression sociale que tu as habituellement au secondaire. Je pouvais juste être moi-même.»
— Éliane Doucet, étudiante.
Pour d’autres, la pandémie a même été une source d’inspiration. Dans son petit village francophone du Manitoba, André Boisjoli, qui avait alors 14 ans, a l’idée de garder contact avec ses pairs par un nouveau moyen: une série de balados.
«Je voyais les journalistes qui étaient sur le terrain, avec leurs masques et les perches de deux mètres de long comme micro, c’était fascinant. Je me suis dit que c’était vraiment un métier essentiel». Le tout l’encourage à monter son propre projet.
«Comme ça faisait long d’être à l’intérieur tout le temps, et que j’avais beaucoup de temps sur les mains, je me suis dit que je pourrais essayer de garder le contact avec la communauté comme ça.»
Jennifer Sabundu, elle, souligne comment cette période a transformé sa façon d’être.
«Je ne sais pas si c’est en bien ou en mal, mais la pandémie m’a appris à vivre seule. J’ai appris à faire du sport à la maison. J’ai appris à m’occuper, à regarder la télé, et à m’épanouir seule à la maison sans beaucoup avoir besoin de voir des amis».
Si beaucoup des jeunes considèrent que l’événement a eu un grand impact sur leur jeunesse, cinq ans plus tard, il semble être un lointain souvenir.
«Je ne parle plus trop de la pandémie avec les autres, parce que pour beaucoup de monde ça a été un temps malheureux. C’est un peu comme si tu avais assisté à des funérailles… pourquoi tu en parlerais après que ce soit terminé? Je pense aujourd’hui, pour moi, la période de deuil est passée.»
— André Boisjoli, étudiant à La Cité
Pour autant, quand André déterrera dans quelques dizaines d’années la capsule temporelle qu’il avait enterrée avec son école en 2021, c’est un masque de protection qu’il découvrira comme cadeau laissé parson «jeune lui».
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- Date de création 17 mars, 2025
- Dernière mise à jour 17 mars, 2025