La littérature francophone dans le Nord canadien manque de repères

Le milieu de l’édition en français résiste, mais peine à prendre de l’essor. Le manque d’acteurs locaux et l’omniprésence des catalogues en ligne freinent le développement d’une littérature locale et en français.

Lambert Baraut-Guinet
IJL – Réseau.presse – L’Aquilon

Avec leurs petites communautés francophones, les territoires du Nord canadiens semblent absents du paysage littéraire francophone. Pourtant, la demande existe. Comme le mentionnait la semaine dernière Jennifer Baerg Steyn, nouvelle propriétaire de la librairie Book Cellar à Yellowknife, nombreux sont les lecteurs qui lui demandent « d’enrichir sa collection francophone ». À l’instar de nombreux acteurs du milieu littéraire dans le Nord, elle se heurte à diverses difficultés, notamment en ce qui concerne les relations avec les maisons d’édition et les fournisseurs francophones, souvent installés dans l’Est canadien.

« Les gens veulent plus de contenu en français, pour les adultes notamment et pas seulement pour les enfants », explique-t-elle en mentionnant l’idée d’utiliser les ressources présentes aux Territoires du Nord-Ouest pour l’y aider. Ces ressources, bien que limitées, sont en plein développement dans la région. La maison d’édition Présence Francophone, créée en 2017, à l’initiative d’Isidore Guy Makaya, auteur installé à Yellowknife, est un exemple de ce potentiel local.

Une initiative bienvenue, mais insuffisante

À ce jour, la maison d’édition a publié six ouvrages, dont un recueil de poèmes de Séréna Jenna, étudiante à l’école Allain St-Cyr. Comme le souligne Zakaria Traoré, animateur culturel à l’école : « C’est une chance, qu’une élève de l’école arrive à produire un livre avec l’appui de cette maison d’édition. »

À l’aide d’une équipe de bénévoles, Présence Francophone cherche à prendre de l’essor, notamment en s’alliant avec d’autres structures de l’Ouest canadien. Trois manuscrits sont en préparation pour une sortie au printemps, et quatre autres en préparation.

Angélique Ruzindana Umunyana, membre de l’équipe de la maison d’édition, nous a tout de même confié les difficultés actuelles de l’organisation : « On essaie d’avoir au moins deux sorties par an, notamment pour pouvoir remplir les conditions qui nous donneront accès à des aides du gouvernement. Pour le moment, nous sommes bénévoles, donc il faut vraiment être passionnés par la littérature pour faire ce qu’on fait. »

Malheureusement, du point de vue des lecteurs et acteurs éducatifs, ce n’est pas encore suffisant. Le constat est le même que celui de Mme Baerg Steyn du Book Cellar : la littérature francophone manque encore à l’appel dans le Nord. Trop peu d’auteurs et d’auteures locales sont publiés et reconnus, et l’accès à des ouvrages en provenance du reste de la francophonie est encore trop compliqué. Pour s’approvisionner en livres, la bibliothèque de l’école Allain St-Cyr est contrainte de faire appel à la succursale canadienne d’un fournisseur américain, Scholastic, voire de commander directement les ouvrages recherchés sur Amazon.

Zakaria Traoré évoque également le cas des ouvrages jeunesse, qui manquent cruellement. En recherche de ce type de livres, il raconte s’être rendu au Book Cellar et à Walmart et avoir été surpris du peu de ressources en langue française. De son point de vue : « Quand on souhaite acheter sur le marché local, on est très limité. Au Book Cellar, les ouvrages en français représentent à peine 1 ou 2 % de l’offre, à peine quelques étagères. C’est très très insuffisant. »

Présence Francophone prépare, cette année, la sortie de deux livres de contes, et pourrait amorcer un renouveau de cette littérature de jeunesse qui manque tant aux TNO. Ce début de solution viendrait enrichir le marché local, que les acteurs souhaitent visiblement voir se développer.

 

D’autres initiatives venues de l’Est

De l’autre côté du pays, certains organismes s’organisent plus largement pour accompagner la croissance de la francophonie. Mandaté par le gouvernement du Québec, le Centre de la Francophonie des Amériques a pour objectif de faire la liaison entre les communautés francophones partout sur le continent. Son président-directeur général, Sylvain Lavoie, est bien conscient du rôle moteur que son organisation peut et doit avoir pour le l’expansion de la littérature francophone, ici, aux Territoires.

« Ce qui est intéressant, c’est de voir de quelle façon on est en mesure de faire ressortir la littérature qui vient des territoires et de faire en sorte qu’on puisse la promouvoir pour l’encourager, nous expliquait-il la semaine dernière. Les auteurs, les auteures, deviennent des modèles et inspirent aussi par la suite de nouvelles personnes à suivre le chemin. »

Le cycle de conférences Noires Amériques, organisé par le Centre de la Francophonie des Amériques pour la seconde année consécutive, rencontre un franc succès et participe à la promotion de l’écriture francophone en milieu minoritaire. Une action que le Centre ne compte pas limiter aux provinces du Sud, comme son dirigeant le souligne. « Notre objectif, c’est aussi de faire connaitre les particularités [du Nord], parce que vous avez une histoire, une réalité tellement intéressante, riche et différente qui fait partie de la diversité culturelle et linguistique de la francophonie canadienne et des Amériques. C’est certain que de faire connaitre et promouvoir cette idée-là via la littérature ou via d’autres formes d’art aussi, c’est ce qu’on souhaite faire. »

Il encourage donc fortement les auteurs et auteures de nos régions à se manifester et à se faire connaitre, pour mettre en avant leurs réalités. Le Centre a, explique-t-il, « des choix difficiles à faire parce que nous sommes limités tant par le temps que par les ressources. Mais il est certain que nous cherchons à promouvoir le rayonnement de talent, à mettre en mouvement cette francophonie pour permettre à ces auteurs-là aussi d’avoir leur place et de rayonner dans l’ensemble du continent des Amériques. C’est aussi notre mandat, de contribuer à faire ça, notamment avec les différents intervenants du milieu. »

 

Des places à prendre dans le Nord

Comme l’expliquait Angélique Ruzindana, la création de Présence Francophone est le résultat du manque de structure locale, remarquée en 2017 par l’auteur Isidore Guy Makaya. Pour s’éditer lui-même, puis pour ouvrir des services aux auteurs et auteures de la francophonie canadienne à l’ouest de l’Ontario, il a décidé de suivre une formation à distance.

Si le nombre d’ouvrages publiés n’atteint pas encore des sommets, la création d’une telle structure, sa volonté de croitre et son ambition de s’implanter durablement aux TNO montre peut-être qu’une dynamique s’enclenche pour la littérature francophone dans le Nord.

D’après les acteurs scolaires et libraires, la demande de littérature francophone est de plus en plus forte. L’offre, quant à elle, ne demande visiblement qu’à s’étoffer, que ce soit par l’évolution de l’édition et de la publication locale, ou par la valorisation d’artistes ténois, à l’aide des organismes nationaux.

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  • Date de création 3 février, 2022
  • Dernière mise à jour 3 février, 2022
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