La littératie en temps de pandémie

Avec la pandémie, le port du masque est devenu obligatoire en classe. Une nécessité qui a des répercussions sur la manière d’enseigner la lecture aux élèves de maternelle, de 1re et de 2e années. En effet, l’apprentissage de la lecture repose beaucoup sur l’oral et l’observation des lèvres comme le soulignent Jeannine Wheeler, orthophoniste au sein de la Division scolaire Louis-Riel (DSLR), et Marie-Josée Morneau, professeure à la Faculté d’éducation de l’Université de Saint-Boniface (USB).

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Vincent Erario

IJL – Réseau.Presse – La Liberté

Marie-Josée Morneau fait savoir qu’il y a deux étapes importantes dans l’apprentissage de la lecture : la première vise à savoir décoder et identifier les mots. « Il y a tout d’abord le code écrit, c’est-à-dire comment est-ce qu’on lit, les sonorités, la fluidité de la prononciation, la conscience phonologique. » (Voir encadré)

La seconde étape doit amener à comprendre le sens de ce qui est lu. « Il y a ensuite la construction du sens, c’est-à-dire la compréhension de ce que l’on dit, la transmission des messages et l’interprétation des textes. »

En pratique, lire et faire lire à voix haute sont deux exercices déterminants : « Un des rôles primordiaux de l’enseignant est de modéliser la lecture à voix haute à ses élèves au quotidien. Ainsi, les élèves écoutent l’enseignant expert en lecture qui leur lit des textes variés avec fluidité. »

Jeannine Wheeler insiste également sur l’écoute et la répétition. « Grâce à ça, les enfants peuvent différencier des mots proches.

« Le professeur va dire : Ok, répète après moi : pomme. Toute la classe va répéter le mot et le professeur va corriger les élèves qui ne ferment pas correctement leurs lèvres et disent Tom. »

L’âge est également un facteur à prendre en compte d’après Marie-Josée Morneau : « La partie physique de l’apprentissage est apprise plus facilement durant l’enfance, qu’à l’âge adulte, c’est pourquoi les enfants ont moins de difficultés avec la prononciation que les adultes. » La professeure renvoie notamment à un texte intitulé Why is Pronunciation So Difficult to Learn, rédigé par Abbas Pourhossein Gilakjani.

Le masque, un biais visuel

Depuis bientôt deux ans, les élèves alternent entre apprentissage virtuel et en présentiel avec le masque. Jeannine Wheeler rappelle sans équivoque l’utilité des masques dans les classes en période de pandémie.

« Les masques sont très importants. Nous avons besoin des masques. »

Elle fait ensuite remarquer que les mêmes masques modifient la perception des sons : « Ce qui arrive est que soit les élèves n’entendent pas les sons correctement ou bien ils l’entendent mais il manque cette information de comment on fait les sons. »

Jeannine Wheeler insiste sur le « focus sur la bouche ». Pour elle, le fait que les enseignants retirent leur masque de manière occasionnelle et à distance de sécurité n’est pas suffisant. Elle s’exclame en exagérant un peu :

« À huit mètres de distance, ça ne fait pas que les élèves ont le focus sur les bouches, c’est trop de distance. »

Marie-Josée Morneau partage également cette analyse : « Pour comprendre le vocabulaire, il faut plein d’indices visuels pour les enfants. Et si je comprends moins le vocabulaire, j’apprends moins de vocabulaire. »

Les élèves en immersion française plus touchés

L’impact du masque est également différent selon les écoles. Marie-Josée Morneau, qui est également l’ancienne présidente de l’Association canadienne des professionnels de l’immersion (ACPI), voit dans le masque une difficulté supplémentaire pour les élèves en immersion française :

« Il ne faut pas oublier que la plupart des élèves en immersion française ne parlent pas français à la maison. » Le genre grammatical en français, inexistant en anglais, peut être plus difficile à enseigner :

« Certains élèves ne vont pas nécessairement remarquer la différence entre la petite fille est prête et la petit fille est prêt ; si l’enseignant porte un masque, cette distinction est encore plus difficile à faire. »

Jeannine Wheeler fait le même constat. Pour elle, les élèves en immersion française avec des parents anglophones sont désavantagés car ils ne bénéficient pas de soutien à la maison pour lire en français :

« C’est différent avec les élèves anglophones qui parlent seulement anglais à la maison. Les parents ont la chance de faire les devoirs à la maison. »

Toujours pas d’étude sur le sujet

Y a-t-il chez les élèves plus de retards en lecture depuis le port du masque? Jeannine Wheeler ne peut pas l’affirmer : « On voit qu’il y a beaucoup de retards avec les élèves cette année, mais est-ce qu’on peut dire que c’est à cause des masques? Je ne crois pas. »

Pour elle, l’année passée n’a pas été marquée seulement par les masques mais aussi par « les études virtuelles, les absences à cause des maladies. »

De même, les retards ne se limitent pas qu’à la lecture : « Il y a des retards avec les mathématiques, pour reconnaître les numéros. »

Pour le moment, ni Jeannine Wheeler, ni Marie-Josée Morneau ne connaissent d’études sur l’impact des masques dans l’apprentissage de la lecture. « C’est trop tôt, on aura besoin de plus de temps», déclare l’orthophoniste.

Quant à Marie-Josée Morneau, elle envisage de s’emparer du sujet : « Ce n’est pas un sujet que j’aborde dans mes cours parce que ce n’était pas une réalité jusque-là. Mais il va falloir, au vu de l’année que l’on vient de passer. »

Enadré - La conscience phonologique, qu’est-ce que c’est?

Le site internet de la Division scolaire franco-manitobaine (DSFM) définit la conscience phonologique comme « la conscience que l’enfant a des sons de la langue. » (1)

Jeannine Wheeler, orthophoniste à la Division scolaire Louis-Riel complète cette définition: « C’est ce qu’on a besoin de faire avant d’avoir du succès avec la littératie c’est-à-dire comprendre les phonèmes, comment manipuler les syllabes, les mots, faire des exercices de rimes, prendre un mot, enlever le premier son, identifier le premier son, identifier le dernier son, identifier qu’est-ce qui arrive si on change le premier son et si on met un autre son, et voir comment ça change le mot. C’est jouer avec les mots avant de comprendre comment mettre les sons ensemble. »

 

(1) https://www.dsfm.mb.ca/ScriptorWeb/scripto.asp?resultat=223736

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Photos : 

Professeure à la Faculté d’éducation de l’Université de Saint-Boniface, Marie-Josée Morneau espère que des travaux seront menés sur l’impact du masque dans l’apprentissage de la lecture. photo : Vincent Blais

Orthophoniste au sein de la Division scolaire Louis-Riel, Jeannine Wheeler insiste sur l’observation du visage pour apprendre la prononciation. photo : Marta Guerrero

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  • Date de création 21 janvier, 2022
  • Dernière mise à jour 21 janvier, 2022
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