La faim, une nouvelle normalité à l’Île-du-Prince-Édouard?

La Voix acadienne - Dans la province, la faim se maintient à un niveau très élevé. Selon Statistique Canada, 41% des enfants à l’Île-du-Prince-Édouard souffrent d’insécurité alimentaire. La situation s’est dégradée ces dernières années. Le gouvernement s’éloigne de son objectif d’éradiquer ce fléau d’ici l’an prochain.       

Marine Ernoult / IJL – Réseau.Presse – La Voix acadienne

La faim progresse à l’Île-du-Prince-Édouard. Tous les indicateurs sont dans le rouge. En 2022, deux enfants sur cinq souffraient d’insécurité alimentaire, selon les données les plus récentes de Statistiques Canada. 

Autrement dit, ils ne pouvaient pas bénéficier de façon régulière d’une alimentation adéquate : ils mangeaient une nourriture déséquilibrée, des portions réduites, sautaient carrément des repas, etc. 

Il s’agit d’une augmentation de 6 % par rapport à 2021. L’Î.-P.-É. est ainsi la province canadienne où le taux d’insécurité alimentaire infantile est le plus élevé.

En outre, 28,6 % des Prince-Édouardiens, tous âges confondus, avaient du mal à se procurer des aliments sains à un prix abordable en 2022, contre 23,6 % en 2021.

Ces chiffres alarmants ne surprennent pas le directeur général des banques alimentaires de l’Î.-P.-É., Mike MacDonald : «Malheureusement, le nombre d’enfants que nous aidons a augmenté de manière substantielle ces dernières années.»

«La faim sévit toute la semaine, tout au long de l’année»

En 2020, les banques alimentaires de la province venaient en aide à environ 550 enfants par mois, quatre ans plus tard, elles en voient affluer plus d’un millier chaque mois. 

«Ce sont de terribles nouvelles, on parle de la dignité de nos enfants, estime la coordinatrice du Centre McKillop pour la justice sociale à l’Î.-P.-É., Mary Boyd. Cela montre qu’il y a un problème systémique de pauvreté auquel nous ne nous sommes pas attaqués.»

Aux yeux des acteurs interrogés, l’augmentation du coût de la vie et l’inflation alimentaire expliquent en grande partie la situation. 

Depuis 2020, l’année du début de la pandémie de COVID-19, le prix des aliments à l’île a augmenté de 25 %, contre 22 % dans l’ensemble du pays. 

«Quand tout augmente et que ça devient trop dur, la nourriture est le premier budget dans lequel les familles coupent», observe Mike MacDonald. 

En vertu d’une loi adoptée en 2021, le gouvernement estcensé éliminer l’insécurité alimentaire chez les enfants d’ici 2025. 

Un vœu pieux au regard des dernières statistiques, selon Mike MacDonald : «Ce n’est pas réaliste. Il reste beaucoup trop de chemin à parcourir.»

Pour contrer le fléau de la faim, la province a notamment mis en place un programme de repas scolaires du type «pay what you can», qui permet aux parents de payer ce qu’ils peuvent. 

«C’est un excellent programme, mais il n’est utile qu’à l’heure du repas du midi, cinq jours par semaine. Or, la faim sévit toute la semaine, tout au long de l’année», relève Mike MacDonald. 

«Les politiques se déresponsabilisent»

«C’est insuffisant, il faut avant tout mettre plus d’argent dans la poche des Prince-Édouardiens», renchérit Mary Boyd. 

La militante reproche au gouvernement son manque de volonté politique et de vision à long terme. 

«Les politiciens se déresponsabilisent, ils se reposent sur les organismes caritatifs pour s’occuper du problème et nourrir les plus pauvres», déplore-t-elle. 

De son côté, Mike MacDonald plaide en faveur de l’adoption d’un revenu minimum garanti, «pour améliorer rapidement les conditions de vie des plus précaires».

À l’Î.-P.-É., l’idée fait son chemin. L’automne dernier, un groupe de chercheurs a proposé la mise sur pied d’un projet pilote à l’échelle provinciale. 

Tous les Prince-Édouardiens recevraient un montant fixé à 85 % du seuil de pauvreté. Pour chaque dollar d’augmentation du revenu net des ménages, les autres allocations sociales seraient réduites de 50 cents. 

La province n’étant pas capable de financer intégralement un tel projet, elle a sollicité la participation du gouvernement fédéral. Fin mars, Ottawa a accepté de créer un groupe de travail commun pour discuter des perspectives et partager des données. 

Mais le revenu minimum garanti ne convainc pas Mary Boyd. Elle préférerait que le gouvernement «revalorise les niveaux de l’aide sociale et de l’assurance-emploi» tout en renforçant le «filet de protection sociale» dans la santé ou le logement.  

   

 

PHOTOS :  

Mike MacDonald est directeur général des banques alimentaires de l’Île-du-Prince-Édouard. (Photo : Gracieuseté)

Mary Boyd est coordinatrice du Centre McKillop pour la justice sociale à l’Î.-P.-É.  (Photo : Gracieuseté)

  • Nombre de fichiers 3
  • Date de création 6 juin, 2024
  • Dernière mise à jour 6 juin, 2024
error: Contenu protégé, veuillez télécharger l\'article