Gaëtane Verna : recréer l’éblouissement

ÉMILIE PELLETIER

Initiative de journalisme local — Le Droit

La Grande entrevue Franco / Comme cadeau d’été, Le Droit a décidé d’aller, chaque semaine, à la rencontre de personnages fascinants de toutes sortes de sphères de la vie, qui ont en commun d’avoir accompli de grandes choses et d’être Franco-Ontariens. Le Droit discute cette semaine avec Gaëtane Verna, directrice de la Power Plant, à Toronto. 

«On devrait tous pouvoir se rejoindre autour d’une œuvre d’art», estime Gaëtane Verna, qui dirige depuis 2012 la galerie publique canadienne sans collection consacrée à l’art contemporain, la Power Plant, à Toronto. « Même si on ne vient pas du même pays ou qu’on n’est pas de la même race, la multidisciplinarité de la race humaine nous lie tous les uns aux autres. »

Diplômée en histoire de l’art et en gestion, Gaëtane Verna a un travail qui consiste principalement à aller à la rencontre d’artistes et de partager avec le public le travail de ceux qui «touchent une corde sensible».

En visite chez des amis à Londres, il y a un certain temps, celle-ci n’aurait jamais imaginé que son éblouissement face à une œuvre mènerait à une exposition qui prendrait tout son sens pendant les années à venir.

« J’entre dans l’appartement, et il y a une sculpture, montée sur un piédestal en marbre, et c’est une grande tête en bronze avec patine en aluminium, et c’est le portrait d’un homme noir, mais conçu de manière monumentale, comme une sculpture gréco-romaine. Elle était tellement grosse que j’aurais pu l’embrasser. Quand je le regardais, j’avais l’impression que lui aussi me transperçait de son regard. »

Peu de temps après, elle a rencontré l’artiste, Thomas J. Price, la personne derrière cette œuvre qui l’avait tellement percutée. « En entrant dans la réserve, il y avait une petite sculpture d’un pied de haut, pas très grande, d’un homme noir, vêtu d’un costume. La taille de l’œuvre était si petite, mais l’aura, monumentale. »

Quelques années plus tard, en 2019, Gaëtane Verna et Thomas J. Price ont pu travailler ensemble pour exposer le travail de l’artiste au Power Plant.

À l’extérieur se trouvait parmi les œuvres une grande sculpture de neuf pieds, installée devant la galerie. « Ce qui est fou, c’est que pendant l’installation, c’était la partie finale de la NBA, lorsque les Raptors ont remporté le tournoi. Tout le propos de cet artiste est le fait que lorsqu’on voit de telles sculptures, il n’y a jamais de représentation d’hommes ou de femmes noires, et quand c’est le cas, ça porte toujours sur l’esclavage, jamais sur le niveau monumental, comme on le fait avec Napoléon. Tout le reste de l’été, on nous demandait tout le temps si c’était un joueur de basket-ball. »

Mais ce n’est pas là que s’arrête l’ampleur de cette œuvre et son importance.

En 2020, il y a eu le meurtre de George Floyd. Ensuite, la montée du mouvement Black Lives Matter, de même que celui de faire tomber les monuments d’hommes racistes dont la violence envers les minorités est amplement documentée.

« Ça, c’était exactement ce dont Thom parlait depuis 2019. Et tout d’un coup, tout ça prend son sens. J’étais contente que grâce au fait que j’avais vu son travail et que j’avais suivi mon instinct, on a pu travailler ensemble. Ce qui m’a touchée, c’est que la population, de toute couleur, religion, race, tout le monde était éprise de cette grande sculpture extérieure. Pour moi, ça prouve que malgré la façon dont la société essaie de nous diviser, on peut provoquer une réaction unique, une sorte de communion. »

Un jour, en entrant à la galerie, un homme noir tenant son enfant sur ses épaules a remercié Gaëtane Verna pour sa contribution.

C’est cette émotion qu’elle tente de recréer dans le cadre de son travail. « Moi, je ne gagne rien de plus, mais je suis heureuse de dire qu’en tant que directrice de la galerie, mais aussi en tant qu’institution, on a soutenu la présentation du travail d’un artiste. On a l’impression qu’on participe à l’écriture d’un mouvement collectif. »

Je suis toutes ces personnes-là

« Une chose que j’ai apprise, c’est que j’ai des gens exceptionnels dans ma vie, de toutes les avenues, qui m’ont soutenue. Il y a des gens qui vous soutiennent, mais en silence. D’autres foncent avec vous. Les deux soutiens sont tout aussi valables et nécessaires. Il faut avoir une force de caractère. Pour moi, ça vient de la famille. (...) Mes parents m’ont élevée pour pouvoir survivre à n’importe quoi. »

Gaëtane Verna raconte que son père était médecin et que sa mère était enseignante. Elle parle aussi de son grand-père médecin qui a aidé à apporter le vaccin contre la rage dans son pays d’origine, et de son arrière-grand-mère qui ne savait ni lire, ni écrire.

« Je suis toutes ces personnes-là », soutient-elle.

 

« Je viens d’une famille d’immigrants, de parents qui ont travaillé fort, qui m’ont toujours dit “vous n’hériterez pas de grand-chose, mais vous aurez l’éducation”, et que ce qu’on a dans notre tête, personne ne peut nous le prendre. On ne peut pas voler les idées et les connaissances, et on est toujours en perpétuel apprentissage. »

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  • Date de création 26 juillet, 2021
  • Dernière mise à jour 26 juillet, 2021
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