Déception et interrogations après la fermeture «temporaire» de la Librairie Panache
Mehdi Mehenni
IJL - Réseau.Presse - Le Voyageur
La Librairie Panache, un joyaux communautaire dont l'ouverture officielle a été célébrée en grande pompe en janvier 2024, à la Place des Arts du Grand Sudbury (PdA), ferme ses portes pour une «période de réflexion» devant mener à «un autre modèle de présence du livre à la Place des arts». Des membres de la communauté ne cachent pas leur déception. Le Voyageur a contacté les différentes parties prenantes pour comprendre ce qui n’a pas fonctionné et voir quelle sera concrètement la suite des choses.
Ce qui est certain est que les activités de la librairie seront «mises sur pause» à partir du 11 juillet, comme annoncé dans un communiqué conjoint daté du 2 juillet et signé par les quatre organismes membres du Conseil d’administration (CA) de Panache, à savoir la Place des Arts du Grand Sudbury, les Éditions Prise de parole, Carrefour francophone et le Salon du livre du Grand Sudbury.
Ce qui n’est pas certain, par contre, c’est la date de reprise et sous quelle forme, puisque le communiqué souligne que «La Librairie Panache amorce une période de réflexion sur son avenir et sur les façons de repenser, avec et pour la communauté, un modèle plus durable et vivant».
Isabelle Carignan, une cliente fidèle de la librairie, et didacticienne du français, ne cache pas sa déception : «C'est malheureusement un autre échec pour la francophonie à Sudbury».
En arrivant du Québec en 2011, elle fréquentait la librairie du Centre qui avait pignon sur la rue La Salle, en face du Centre commercial du Nouveau-Sudbury.
«J'y allais aussi, et ça a fermé. La Librairie Panache, c'était pour moi une bonne dose d'espoir pour la francophonie, pour la littérature, pour la littérature jeunesse. C'était l'endroit où mes enfants achetaient leurs livres en français», regrette-t-elle.
Comme motif principal, le CA met en avant des «problèmes structurels». Il n’était un secret pour personne, en effet, que la Librairie Panache ne jouissait pas d’une bonne santé financière.
La directrice de la librairie, Monica Meza Giron, a affirmé au Voyageur que son contrat de deux ans prend fin début septembre.
«Je comprends qu’ils ne savent pas où ils s’en vont nécessairement, et qu’ils doivent réfléchir, mais moi je ne peux pas rester à attendre la réflexion», a-t-elle indiqué.
Et d’ajouter : «Je cherche d’autres opportunités et je priorise la région du Nord de l'Ontario, comme je suis déjà bien établie ici. Mais j’ai plus de réponses positives du Québec, où les retours sont plus rapides».
Le directeur général de la Place des Arts du Grand Sudbury, Denis Bertrand, a déclaré au Voyageur que «le personnel de la librairie est conscient de la situation» et qu’«il est libre de ses mouvements».
Le projet a-t-il été bien pensé ?
Stéphane Cormier, codirecteur général et directeur de la commercialisation aux Éditions Prise de parole, est le président du CA de la Librairie Panache.
Contacté par Le Voyageur, il a affirmé que la librairie avait ouvert ses portes «avec certains espoirs et une vision qu'on pensait comme au diapason de ce que les gens dans le grand Sudbury cherchaient. Puis, après deux ans d'opération, on s'aperçoit qu'on n'était peut-être pas bien arrimé avec les besoins dans le milieu».
Stéphane Cormier a confié que «la fréquentation était moins bonne que ce qu'on pensait». C’était le cas «aussi pour le développement des ventes aux
écoles et aux bibliothèques. Ça n'a pas été celles qu'on espérait».
«C'était devenu financièrement difficile de maintenir la librairie dans sa forme actuelle, c'est-à-dire une librairie qui reçoit des nouveautés, qui fait faire des commandes, qui peut essayer d'approvisionner les écoles, les bibliothèques, etc.», a-t-il précisé.
Selon Denis Bertrand, «ça prend trois choses pour faire qu'une librairie en milieu minoritaire fonctionne : des grands lecteurs et des grandes lectrices qui dépensent de l'argent et qui achètent des livres. Ça prend ensuite des clients corporatifs, un milieu d'éducation, un secteur privé, peu importe, qui se tournent vers leur librairie locale pour fournir leur clientèle, leurs employés, etc. La troisième chose, ça prend de l'animation. De l'animation, on en avait. Le problème est qu'elle n'était pas nécessairement génératrice de revenus».
Pourtant, la région de Sudbury ne manque pas d'institutions qui peuvent inclure la librairie communautaire dans leur politique du livre.
Isabelle Carignan n’arrive pas à l’admettre. «J'avoue que j'ai du mal à comprendre ce qui s'est passé. J'ai du mal à comprendre comment on a pu ne pas faire fonctionner une librairie à but non lucratif. Est-ce que c'est parce qu'on n'a pas une vision assez grande, une vision adaptée à la
situation minoritaire?».
«C'est sûr que je ne suis pas de l'intérieur, mais, en même temps, j'ose imaginer qu'il y a une façon pour faire fonctionner une librairie francophone à Sudbury, on est quand même 25% de la population. Est-ce que c'est parce qu'il faut qu'on mette plus l'accent sur les francophiles? ll y a beaucoup de questions qui devraient être posées pour savoir comment on pourrait faire vivre une librairie comme celle-là parce qu'elle a quand même pignon sur rue. C'est quand même un endroit hyper agréable avec les vitres et tout. Pour moi, c'est une très grande déception».
L’engagement communautaire a manqué ?
Au Québec, la loi fait obligation aux écoles de passer leurs commandes de livres à travers les librairies et au prix entier. En Ontario, malgré les demandes et les protestations du monde professionnel du livre, le gouvernement n’a pas daigné encadrer juridiquement la démarche. De ce fait, les Conseils scolaires achètent chez le fournisseur le moins cher, y compris des livres usagés ou en rabais.
Le CA de la Librairie Panache ne pouvait pas ignorer ce fait et la question qui se pose est de savoir si cette caractéristique provinciale avait été prise en considération au moment de l’élaboration du plan d’affaires?
«Oui, nous étions conscients de cela», assure Stéphane Cormier, qui a laissé entendre que les organismes autour du projet s’attendaient à une adhésion communautaire. Il confirme que des offres ont été faites à des Conseils scolaires.
Ces derniers voulaient-ils acheter à prix réduit auprès de la Librairie Panache? Si aucun de nos interlocuteurs n’a souhaité le confirmer formellement, Denis Bertrand a préféré dire les choses ainsi : «Essentiellement, une entreprise en démarrage, comme c'était plus ou moins le cas de la librairie, n'est pas en mesure d'offrir, d'absorber ou de recevoir ce genre de demande là. Parce que c'est à perte».
Il poursuit : «On comprend qu'il y a des questions budgétaires, mais ils achètent ailleurs. Ils ont des besoins, donc ils trouvent des fournisseurs ailleurs. Ils ont pleinement le droit de faire ça. Mais c'est là que la question de l'engagement rentre en ligne de compte. Ils n’ont pas fait appel à nous».
Quel avenir pour le livre à la PdA ?
Pour l'avenir, Denis Bertrand se veut rassurant : «Il est certain qu'aucun des partenaires dans le projet de la librairie n’a l'intention d'abandonner la présence du livre à la place des arts».
La forme reste cependant à définir. «Comme la Place des Arts, le livre est un outil public. Il faut une adhésion à la proposition qu'on va mettre sur la table. Nous avons besoin de partenaires et de clients potentiels. Des gens se sont avancés vers nous pour dire “si vous avez besoin d'aide, on est là”. On va prendre le temps de faire les choses comme il le faut.»
Pour les clients qui ont des commandes en cours d’approvisionnement, Monica Meza Giron précise que des contacts ont été entrepris pour organiser, après le 11 juillet, des rendez-vous de façon individuelle, au fur et à mesure que les livraisons sont acheminées.
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- Date de création 11 juillet, 2025
- Dernière mise à jour 11 juillet, 2025