Cri de détresse des étudiants

Une journée d’Action organisée par deux associations étudiantes à l’Université Laurentienne a été l’occasion de réitérer la revendication d’une éducation gratuite et accessible. Entre endettement, travail à temps plein ou à temps partiel, extension du cursus universitaire et le décrochage, les étudiants ont manifesté le 8 novembre leur «détresse» face à une situation qu’ils jugent «intenable».

_______________________

Mehdi Mehenni
IJL – Réseau.Presse – Le Voyageur

La journée de protestation s’inscrit dans le cadre d’une démarche nationale initiée par le Conseil des Fédérations canadiennes des étudiantes et étudiants (CFS), un syndicat national bilingue composé de plus de 530 000 membres représentés par plus de 65 syndicats étudiants dans les collèges et les universités du Canada.

L’Association des étudiantes et étudiants francophones de l’Université Laurentienne (AEF) et l’Association des étudiant·e·s aux études supérieures de l’Université Laurentienne (GSA-AEES) ont récolté plus de 200 signatures au terme de cette journée d’action.

Ces étudiants vont joindre leurs voix à celle des autres étudiant.e.s de la province dans une liste commune au niveau du CFS-Ontario. Elle sera présentée au ministère des Collèges et des Universités ainsi qu’au parlement. Une liste nationale sera présentée, dans un second temps, au gouvernement fédéral. 

Selon les estimations du CFS, les frais de scolarité ont augmenté de plus de 40 % au Canada depuis l’année scolaire 2011-2012, indique le président de l’AEF, Nawfal Mercier-Sbaa. Il affirme que les frais moyens pour un baccalauréat sont de 12 000 $ par année. 

«Il y a une souffrance estudiantine. Les gouvernements provincial et fédéral doivent en prendre conscience. Il faut que cela cesse», martèle-t-il. 

Selon lui, la situation est telle que les étudiants n’ont pas les moyens d’aller jusqu’au bout de leur parcours académique à cause d’un taux d’endettement qu’il considère «flagrant».

«Le taux de décrochage a augmenté en Ontario. Les raisons sont plus liées aux contraintes financières qu’aux contraintes académiques», assure-t-il.

Plus long, plus cher

Un rapport publié par le Conseil ontarien de la qualité de l’enseignement supérieur (COQES) le 8 novembre révèle que près du quart des étudiants n’ont pas obtenu leur diplôme huit ans après leur inscription à un programme d’études postsecondaires (EPS). 

«Six ans après la première inscription à un programme d’EPS, le taux global d’études inachevées était de 29,7 %; il a diminué au cours de la septième et de la huitième année pour s’établir à 24,7 % et à 22,8 %, respectivement», est-il noté dans le rapport. 

Selon une série de documents de recherche publiée par Statistiques Canada, «près des trois quarts (74 %) de la cohorte 2014-2015 d’étudiants canadiens avaient obtenu un baccalauréat au bout de six ans». Cependant, le même document précise que seulement «44 % des étudiants de la cohorte 2016-2017 avaient obtenu leur diplôme après quatre ans», c’est-à-dire dans le délai prévu. 

«Moi-même j’ai été, à un moment donné, à temps partiel. Parce que je ne pouvais pas payer mes frais de scolarité à temps plein. Je connais des centaines d’étudiants amis qui sont dans la même situation. Ils sont soit à temps partiel, soit ils suivent des cours en ligne parce qu’ils doivent combiner deux emplois pour vivre et financer leurs études», témoigne Nawfal Mercier-Sbaa. 

Il ajoute que les jeunes des régions éloignées du Nord de l’Ontario sont beaucoup plus exposés à cette situation. «Nous avons eu récemment une discussion ouverte au sein de notre conseil d’administration et nous avons relevé que les jeunes dans le Nord de la province sont moins tentés par les études universitaires», dévoile-t-il. 

Selon lui, les jeunes du Nord de la province ont de plus en plus tendance à se diriger vers des programmes dans les Collèges ou les Centres de formations professionnelles, pour terminer plus tôt les études et rejoindre le marché du travail plus rapidement.

«Pour quelqu’un qui vit dans une région éloignée du Nord de la province, des études universitaires impliquent les frais de transport, les frais du logement, les frais de subsistance, en plus des frais de scolarité. Les parents qui ont deux à trois enfants ne peuvent pas couvrir l’ensemble de ces frais-là», illustre M. Sbaa. 

«Ma mère m’a dit : excuse-moi mon fils!»

Jean Joseph poursuit un baccalauréat en sciences infirmières à l’Université Laurentienne. Il est en 3e année. Il vient de Toronto et est d’origine haïtienne. Comme il voulait poursuivre ses études postsecondaires en français, un de ses enseignants lui a conseillé l’Université Laurentienne. 

«Ma mère ne voulait pas que je travaille tant que je suis à l’étude. Elle voulait que je me consacre pleinement à mon cursus universitaire. Mais lorsque nous avons constaté que les frais de la première année s’élevaient à 20 000 $, elle a changé d’avis», raconte-t-il. 

Jean Joseph a un frère et une sœur plus jeunes. Sa maman est monoparentale. Il a dû travailler pendant tout l’été 2021 pour s’inscrire à l’Université Laurentienne. Il tondait du gazon.

Mais en deuxième année, les choses sont devenues plus compliquées. «Ma mère m’a dit “Excuse-moi mon fils, je croyais que j’allais pouvoir t’aider, mais je ne peux rien faire maintenant”», confie-t-il.

C’est ainsi que Jean Joseph a dû commencer à travailler 60 heures par semaine pendant l’été 2020 pour pouvoir se permettre une autre année d’études. «Je me levais à 4 h du matin pour aller travailler dans les mines et je revenais le soir, après 19 h, complètement épuisé. C’était un travail ardu et dans un endroit pas sanitaire», raconte-t-il. 

Pour sa troisième année universitaire, ayant cumulé plus de connaissances dans son domaine d’études, Jean Joseph a pu avoir un emploi à l’hôpital Hutchinson. «J’ai pris des cours en même temps que je travaillais pendant l’été, pour alléger mon emploi du temps durant le reste de l’année. Cela me permet de continuer à travailler et à me faire de l’argent», souligne-t-il. 

Il s’estime chanceux, puisqu’il affirme avoir des amis qui «ont pris une année sabbatique pour travailler et pouvoir financer une autre année d’études». 

Il pense que les gouvernements provincial et fédéral «doivent instaurer la gratuité pour les études universitaires, au même titre que les études de cycles primaire et secondaire». 

«C’est nous qui représentons le futur. Les gouvernements seront gagnants à long terme. Le Canada se portera mieux avec une jeunesse plus instruite et qualifiée», argumente-t-il. 

Désirée Desrochers n’en pense pas moins. Elle est étudiante en 3e année en psychologie et éducation. Elle était fière de signer la pétition. Elle se sentait concernée. «J’ai signé parce que j’aimerai bien ça payer moins. J’ai une job à temps partiel pour payer les frais d’école. Je trouve cela dur. Je pense que c’est important que les Canadiens puissent accéder gratuitement à des études postsecondaires», indique-t-elle.

«Principe d’équité pour les étudiants internationaux» 

Jade Ziriga est étudiante internationale en 1re année en administration des affaires. Elle vient de la Côte d’Ivoire. Elle aussi a signé la pétition. Elle qualifie la journée d’Action de «très bonne initiative». 

«Payer 30 000 $ chaque année est excessivement cher. Cela prend les économies d’une vie entière pour mes parents», dit-elle. 

Le taux de change officiel affiché le 13 novembre sur le site de l’aéroport d’Abidjan indiquait qu’un dollar canadien équivaut à 444 francs CFA. Ce qui fait que 30 000 $ coutent 13,32 millions francs CFA. Le salaire minimum en Côte d’Ivoire est de 75 000 francs CFA par mois depuis janvier 2023.

«Je pense que peu importe l’endroit d’où tu viens, si tu es au Canada depuis longtemps ou pas, il ne devrait pas y avoir de différence entre ce que deux étudiants qui suivent le même programme doivent payer. Cela est assez injuste, à mon sens», note-t-elle. 

Noushin Yazdani est arrivée cette année d’Iran pour faire une maitrise en science informatique à l’Université Laurentienne. Elle paie 25 000 $ de frais de scolarité et 5000 $ de frais d’hébergement par année. 

«C’est extrêmement cher. Mais je n’avais pas le choix. Cette spécialité n’existe pas en Iran. Notre monnaie est beaucoup plus dévaluée par rapport au dollar canadien. Cela coute une fortune dans mon pays», fait-elle savoir. 

Le taux de change affiché par Google Finance le 13 novembre situait le dollar canadien à 30 604 rials iraniens. Donc, 30 000 $ équivaut à 918,85 millions rials iraniens. Le salaire mensuel minimum en 2023 en Iran est d’environ 147 $ américain selon le site Iran Focus, News and Analysis.

«Nous trouvons cela à la fois exorbitant et exagéré qu’un étudiant international aie à payer le triple de ce qu’un étudiant local est censé payer. Nous sommes pour l’équité», déclare le président de l’AEF.

Nawfal Mercier-Sbaa indique que des rencontres sont prévues entre les mois de janvier et février 2024, entre la CFS-Ontario, le ministère des Collèges et des Universités et des membres du parlement, pour discuter des possibilités de réduire les charges scolaires.

«Nous tablons sur une baisse des frais allant de 25 à 50 %. Mais nous allons essayer d’arracher le maximum», soutient le président de l’AEF. 

— 30 — 

Nawfal Mercier-Sbaa-Président AEF.jpg

Nawfal Mercier-Sbaa, président de L’AEF — Photos : Mehdi Mehenni

Jean Joseph.jpg

Jean Joseph, étudiant de 3e année en sciences infirmières 

Désirée Desrochers.jpg

Désirée Desrochers, étudiante de 3e année en psychologie et éducation.

Jade Ziriga.jpg

Jade Ziriga, étudiante internationale en 1re année en administration des affaires. 

Noushin Yazdani.jpg

Noushin Yazdani, étudiante 1re année de maitrise en science informatique.

  • Nombre de fichiers 6
  • Date de création 15 novembre, 2023
  • Dernière mise à jour 15 novembre, 2023
error: Contenu protégé, veuillez télécharger l\'article