Anxiété, dépression : les adolescents mis à mal par la pandémie

Audrey-Ann Deneault, chercheuse post-doctorale, et Émilie Morasse, superviseure en psychoéducation, tirent la sonnette d’alarme. La pandémie, et plus particulièrement la réduction des relations sociales, a des effets déjà visibles sur la santé mentale des adolescents et pourrait avoir des conséquences sur le long terme. Amélie, 16 ans, s’est confiée à La Liberté sur les moments difficiles qu’elle a vécus depuis le début de la crise sanitaire.

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Vincent Erario

IJL – Réseau.Presse – La Liberté

L’adolescence est une période critique dans le développement des individus. Il s’agit du moment où la vie sociale est en plein essor, comme l’explique Audrey-Ann Deneault, chercheuse post-doctorale à l’Université de Calgary : « Les adolescents ont besoin de plus d’autonomie et se définissent beaucoup par leur vie sociale, donc en fonction de leurs relations avec leurs amis. » Selon elle, les épisodes d’école à distance et la réduction des contacts sociaux extrascolaires privent les adolescents d’un aspect important de leur développement. « C’est donc pour ça qu’on voit des atteintes à leur bien-être psychologique », lance la chercheuse.

Audrey-Ann Deneault appuie ses propos sur une méta-analyse (1) réalisée au sein de l’Université de Calgary et qui a répertorié toutes les études faites sur la santé mentale des enfants et adolescents pendant la pandémie. (2) Au total, pas moins de 29 études incluant plus de 80 000 enfants à travers le monde. Il en ressort que 25 % des enfants et adolescents présentaient des symptômes de dépression, et 21 % des symptômes d’anxiété.

« Ce qui est inquiétant, c’est que les niveaux de dépression et d’anxiété ont doublé comparativement aux niveaux pré-pandémie », commente Audrey-Ann Deneault. Autre signe alarmant que relève la chercheuse spécialisée dans le développement de l’enfant, le fait que les symptômes augmentent au fil de la pandémie.

Superviseure en psychoéducation pour Parcours d’enfant, Émilie Morasse fait le même constat. Parcours d’enfant est un département de la compagnie LifeWorks et regroupe des professionnels spécialisés dans l’accompagnement des enfants et des adolescents. Depuis deux ans, les demandes d’aides augmentent.

« Elles touchent principalement à l’anxiété. On a aussi une augmentation importante de détresse psychologique. On a eu un nombre record d’adolescents qui ont des comportements d’automutilation et qui rapportent des idéations suicidaires », énumère Émilie Morasse. Selon elle, la spécificité de la pandémie est qu’un rien suffit à faire craquer : « L’enjeu c’est que les défis qu’on surmontait facilement, deviennent des événements qui ébranlent plus les individus. Couler un examen par exemple aurait pu passer facilement pour un jeune, alors qu’en ce moment ça le déroute complètement. »

Prévenir la dépression

Amélie souffrait déjà d’anxiété et de dépression avant la pandémie. La crise sanitaire et les épisodes de confinement ont eu pour effet d’aggraver ses problèmes. « Certains diraient que peut-être c’est pas à cause de la pandémie, mais pour moi, je peux clairement afficher que c’est à cause de qu’est-ce qui arrivé », confie l’adolescente de 16 ans.

Elle explique en quoi la pandémie l’a affectée personnellement : « Quand on perd le contrôle, à cause que le monde est en constant changement, il y a eu le confinement, le déconfinement, le reconfinement, plusieurs vagues. Alors quand on veut contrôler certains aspects de sa vie, moi  je me suis tournée vers un trouble alimentaire. Ça peut être différent pour chaque personne, mais chez moi c’est l’aspect que ça a pris. »

Amélie a dû être hospitalisée en raison de ses troubles alimentaires en février 2021. Après cinq semaines de soins, elle a pu quitter l’hôpital et elle suit aujourd’hui une thérapie au Child and Adolescent Eating Disorders Service du Health Sciences Centre .

Le fait que la pandémie ait déclenché des troubles alimentaires chez Amélie ne surprend pas Audrey-Ann Deneault : « La recherche a montré qu’il y a eu une hausse des problèmes alimentaires durant la pandémie. »

La chercheuse comprend également le fait que les personnes qui souffrent de troubles alimentaires soient dans la recherche du contrôle. En effet, la nourriture reste un élément du quotidien qui est techniquement sous-contrôle individuel.

« Dans une situation pandémique où on a l’impression qu’on peut rien contrôler, c’est certain que ça exacerbe les difficultés au niveau des troubles alimentaires. » L’adolescent a ainsi la sensation de maîtriser un aspect important de sa vie.

Audrey-Ann Deneault met aussi en garde contre l’influence des réseaux sociaux : « On sait que les jeunes ont passé plus de temps sur leurs téléphones pendant la pandémie, à regarder Instagram, Facebook, Tiktok, etc. Et on sait que les réseaux sociaux peuvent mener à de la comparaison face aux autres et il y a beaucoup de modèles qui ne sont pas forcément sains. Et ça peut donc mener à une augmentation de l’insatisfaction corporelle et une augmentation des troubles des comportements alimentaires.

Les symptômes de dépression se manifestent de plusieurs manières d’après Audrey-Ann Deneault : « On peut remarquer plus de pensées négatives chez les adolescents, beaucoup de négativité dans ce qu’ils disent ou au contraire ne pas vouloir répondre aux questions et mettre une barrière pour pas vraiment parler de leurs sentiments. »

Des manifestations physiques sont également associées à la dépression : « On peut également remarquer des symptômes au niveau physique, des maux de ventre, des douleurs, des tensions musculaires. Aussi des changements au niveau du sommeil, dormir beaucoup plus ou au contraire dormir beaucoup moins », indique la chercheuse.

Audrey-Ann Deneault invite également à surveiller les changements dans les activités ou centres d’intérêt des adolescents : « Par exemple, si un adolescent adorait faire de la guitare avant et puis maintenant il touche presque plus à sa guitare. »

Émilie Morasse et Audrey-Ann Deneault s’accordent à dire que l’école à distance rend difficile la détection de ces symptômes. Les enseignants et les amis ont en effet un rôle préventif et permettent aux adolescents en difficulté de sortir de l’isolement : « Quand on tombe en confinement ou en école à la maison, on n’a plus accès à ce dépistage préventif qu’on fait seulement en se côtoyant », déclare la superviseure en psychoéducation.

De son côté, Audrey-Ann Deneault évoque la difficulté pour les parents d’être à l’écoute de leurs adolescents lorsqu’ils sont eux-mêmes en proie au stress et à l’anxiété liée à la pandémie :  « Quand on parle d’enfants qui sont à la maison, on parle de parents qui doivent aider avec l’école et continuer à travailler dans bien des cas. Donc on a toutes les demandes de bases et on a aussi le stress d’attraper la Covid ou d’avoir des proches qui l’attrapent. »

L’importance du soutien

Dans sa situation, Amélie a pu bénéficier du soutien de sa famille et de ses amis. Elle tient d’ailleurs à témoigner sa reconnaissance envers ses parents, ainsi que sa petite sœur et son petit frère, parce qu’elle sait que leur santé mentale a été exposée : « Ça a affecté l’engrenage de ma famille en entier, c’était une période très difficile. Surtout avant mon hospitalisation, mes troubles alimentaires ont spécifiquement égratigné ma famille. Ça a causé beaucoup de conflits. Et surtout en période de pandémie où on est très en famille et où il n’y a pas vraiment de repos pour les parents. »

L’accessibilité aux soins y est aussi pour quelque chose. « Il y a eu beaucoup de difficultés au niveau de l’accessibilité aux soins. Pendant deux mois, alors que j’étais dans une période très sombre, on avait aucune aide et ma famille a vécu des répercussions vraiment très intenses », révèle Amélie.

C’est seulement après son hospitalisation, qu’Amélie a été admise à la clinique où elle suit actuellement sa thérapie. « Heureusement, les soins que j’accepte présentement sont gratuits parce que ça va à travers l’hôpital et c’est public. Mais c’est pas le cas pour certaines personnes qui ont vraiment besoin de l’aide et n’ont pas les moyens de se payer de la thérapie », mesure l’adolescente.

Mettre fin au tabou

Aujourd’hui, Amélie voit l’avenir d’un « œil pessimiste et optimiste ». Elle n’exclut pas une possible rechute si un nouveau confinement devait être prononcé.

Toutefois, à travers son témoignage, elle est déterminée à faire évoluer les choses et briser le tabou de la santé mentale des adolescents : « Il faut absolument en parler, parce que certaines personnes voient que d’autres personnes vivent leurs problèmes. C’est pas tabou, il faut démystifier ces troubles de santé mentale, parce que c’est tellement caché et on a tellement de difficultés à en parler, quand en réalité il y a plusieurs adolescents qui vivent des expériences similaires. »   Elle pense que des progrès pourraient notamment être faits au niveau des écoles. « L’école m’a accommodée durant la pandémie mais il y a encore un tabou avec la santé mentale. On ne sent pas la santé mentale valorisée autant que la santé physique », estime l’adolescente.

Audrey-Ann Deneault plaide également en faveur d’une prise de conscience : « Les adolescents continuent de vivre des choses difficiles et ça peut les suivre sur le long terme si ce n’est pas adressé. »

 

(1) Une analyse qui compile et synthétise les résultats de différentes études en recherche médicale (Futura Santé)

(2) https://jamanetwork.com/journals/jamapediatrics/article-abstract/2782796

 

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Photos : 

Audrey-Ann Deneault. photo : Gracieuseté Audrey-Ann Deneault

Émilie Morasse. photo : Gracieuseté Émilie Morasse

Amélie Tétrault, 16 ans, a accepté de témoigner car elle veut mettre fin au tabou de la santé mentale chez les adolescents. photo : Marta Guerrero

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  • Date de création 21 janvier, 2022
  • Dernière mise à jour 21 janvier, 2022
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