Montée de la haine: au-delà des statistiques
Ottawa, capitale fédérale du Canada, est aussi considérée comme la «capitale du crime haineux» depuis deux ans. Mais même si la ville est celle qui compte le plus haut taux de crimes haineux rapportés à la police, les statistiques ne racontent pas tout.
Anthony Kerrigan est courageux par nécessité.
Résident d’Ottawa, le jeune homme de 26 ans a une apparence féminine, et il ne s’en gêne pas. Au contraire.
«Je suis qui je suis. Je ne vais pas compromettre qui je suis pour avoir la paix en public, franchement», lance-t-il.
N’empêche, son style vestimentaire lui vaut trop souvent du harcèlement, des insultes haineuses et des gestes violents, soutient-il.
«Ça m’arrive presque à chaque semaine», affirme le jeune homme à la fibre artistique.
La plupart des altercations qu’il subit surviennent en attendant les transports en commun ou dans l’autobus, dit-il.
«Honnêtement, je suis vraiment stressé. Ça me fait peur d’être en public avec toute la haine qu’il y a à Ottawa. Ça fait beaucoup», soupire-t-il.
L’Ottavien se souvient de la fois où il avait songé qu’il ne lui restait qu’un seul ongle en acrylique, apposé sur son pouce, et qu’il n’hésiterait pas à s’en servir pour se défendre, alors qu’il était encerclé par un groupe de jeunes hommes qui lui lançaient des insultes homophobes.
L’autobus est arrivé juste à temps. Ils sont entrés, mais la chauffeuse leur a demandé de sortir. Ils m’ont craché dessus avant de partir.
— Anthony Kerrigan
Anthony Kerrigan n’est pas le seul à subir une telle haine.
La haine à la hausse
Au Canada, les crimes haineux qui ciblent notamment les communautés de minorités ethniques, religieuses et LGBTQ+ montent en flèche.
En 2023, la Ville d’Ottawa a connu une hausse de 23,5% du nombre d’incidents motivés par la haine, comparativement à la même période l’année précédente, selon un rapport du Service de police d’Ottawa publié au début de l’été.
Et depuis 2021, le recensement de Statistique Canada des crimes haineux déclarés par la police dans les régions métropolitaines place Ottawa à la première place du palmarès, avec un taux de 23,3 crimes haineux par 100 000 habitants en 2021 et de 28,3 en 2022.
Ces statistiques ont valu à la capitale fédérale le surnom de «capitale du crime haineux».
En 2023, la Ville d’Ottawa a connu une hausse de 23,5% du nombre d’incidents motivés par la haine, comparativement à la même période l’année précédente. (Patrick Woodbury/Le Droit)
Ce titre revenait à la Ville de Hamilton, en 2019 et en 2020.
Dans cette ville au sud-ouest de Toronto, le taux de crimes haineux rapportés à la police a augmenté de 61% en 2022.
Portrait incomplet
Mais ces statistiques ne représentent pas le portrait complet des crimes et des incidents haineux, constate le directeur exécutif du Centre de ressources antiracisme de Hamilton, Lyndyn George.
«Nous avons toujours su qu’il y avait une sous-déclaration dans les données policières publiées, notamment en raison de l’inconfort des individus à déposer plainte, et nous voyons ce genre de tendances se produire partout dans le monde», constate Lyndyn George.
Son organisme reçoit souvent les plaintes d’individus qui ont besoin de soutien mais qui ne souhaitent pas communiquer avec les autorités.
Selon le ministère de la Justice du Canada, la collecte de renseignements sur les crimes motivés par la haine est difficile, notamment parce que la définition d’un «crime motivé par la haine» est souvent différente d’un service policier à un autre.
À Toronto, par exemple, la police a adopté une définition «exclusive». Ainsi, un crime s’inscrit dans cette catégorie uniquement si, de l’avis de l’agent enquêteur, l’acte est «fondé exclusivement sur la race, la religion, la nationalité, l’origine ethnique, l’orientation sexuelle, le sexe ou la déficience de la victime».
À Ottawa, la définition est plus large. Un crime motivé par la haine est considéré par le Service de police d’Ottawa comme un crime inspiré «en tout ou en partie par un préjugé».
Ainsi, il est probable que plus d’incidents soient classés comme des «crimes motivés par la haine» à Ottawa qu’à Toronto.
Il y a d’autres raisons de croire que le taux d’infractions non signalées aux autorités puisse être particulièrement élevé pour ces crimes.
Les victimes de crimes à motivation raciale peuvent craindre une victimisation supplémentaire, explique Lyndyn George, ou encore, que le système de justice pénale ne prenne pas suffisamment au sérieux leurs signalements.
Les victimes peuvent aussi vouloir rester à l’écart de la police par crainte d’une stigmatisation fondée sur le racisme ou sur l’homophobie, notamment, souligne l’expert.
C’est pour cette raison que le professeur de l’Université McMaster, Ameil Joseph, a aidé à développer un outil en ligne qui permet aux membres de la communauté de Hamilton – tant les victimes que les témoins – de signaler les incidents haineux.
Le site Web n’a pas de lien avec les services policiers et les données sont uniquement partagées avec les organismes communautaires qui l’ont créé.
Lorsque les consultations pour cet outil ont commencé, en 2019, des affrontements durant des activités de la Fierté avaient ébranlé la communauté de Hamilton.
Des homophobes et des suprémacistes blancs s’étaient infiltrés dans les événements, créant une crise de confiance envers la police de Hamilton à la suite de la violente altercation qui avait causé des blessures durant le défilé de la Fierté.
«Quand on regarde les statistiques à Hamilton, on voit qu’en 2020, il y a une baisse du taux de crimes haineux signalés à la police. Mais c’était dans ce contexte où les gens ont été témoins d’une très évidente absence de réponse de la police durant des incidents haineux. C’est un bon exemple qui illustre cette méfiance», souligne Ameil Joseph.
Prévention
Plusieurs organismes communautaires travaillent auprès des victimes de crimes haineux, mais peu œuvrent auprès de ceux qui sont à risque de commettre ces actes.
Pourtant, il existe un besoin urgent de le faire, souligne le directeur scientifique et stratégique du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, Louis Audet-Gosselin.
«On essaie de prévenir à tous les niveaux», atteste-t-il.
L’organisme québécois, né d’une initiative de la Ville de Montréal, fait l’éducation du public sous forme de formations et de webinaires, par exemple.
Le groupe fait aussi «de la prévention plus ciblée, soit dans des milieux qui sont plus aux prises avec ces enjeux ou qui expriment des besoins», note Louis Audet-Gosselin.
«On essaie de donner des outils adaptés et on offre un accompagnement individuel, soit auprès des proches de gens touchés par des actes haineux, soit auprès des auteurs eux-mêmes, qu’on peut accompagner pour essayer de limiter les enjeux de violence, et permettre aux gens de trouver d’autres façons de s’exprimer.»
L’importance des alliés
En 2019, un sondage du Centre de ressources antiracisme de Hamilton révélait que les répondants qui ont été témoins de racisme étaient plus susceptibles de signaler le problème à l’organisme que ceux qui ont personnellement vécu du racisme.
«De là l’importance des alliés», note Lyndyn George.
Selon Louis Audet-Gosselin, il faut «outiller les témoins pour savoir comment bien réagir».
Anthony Kerrigan est d’accord. Il affirme que durant les dizaines d’incidents haineux dont il a été victime, «jamais personne» n’est intervenu pour l’aider.
«Les gens posent leurs yeux ailleurs, ils détournent le regard, et je suis constamment laissé à moi-même», dit-il.
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- Date de création 26 août, 2023
- Dernière mise à jour 25 août, 2023