Sandra Journeaux‑Henderson : une pionnière passionnée de l’éducation francophone au Yukon

Toute sa vie, Mme Journeaux-Henderson a entretenu une vive passion pour l’éducation en français.
Née en 1940 en Gaspésie, Sandra Journeaux‑Henderson est la cinquième de huit enfants. Dès l’âge de 15 ans, elle enseigne dans une petite école. Malgré l’absence de formation initiale, elle obtient un permis temporaire du ministère et enseigne pendant cinq ans sous conditions, avant d’entreprendre un parcours éducatif rigoureux. Elle cumule les études d’été sur deux décennies, puis complète un baccalauréat en littérature à l’Université Sir George Williams, suivi d’un baccalauréat en éducation à McGill.
En 1961, elle perfectionne son français en France. « Je suis allée étudier à la Sorbonne, à Paris. J’y ai appris la phonétique internationale. C’est important de connaître les bonnes façons de parler le français », confiait-elle à l’Aurore boréale en mai dernier, avant de citer quelques noms de grands auteurs français, tels que Victor Hugo. « Je pense que ces auteurs devraient encore être dans le programme », estimait-elle, à jamais protectrice de ses valeurs d’éducation du français.
Le grand tournant : l’appel du Nord
En 1980, elle accepte un contrat au Yukon pour mettre en place un programme d’immersion française à Whitehorse. Elle arrive en janvier 1981 avec ses deux filles, âgées de 8 et 10 ans. Le 2 février, elle inaugure le premier programme d’immersion précoce du territoire : deux classes de maternelle, 33 élèves, tout en français jusqu’à la 3e année.
À l’occasion d’entrevues, elle raconte avoir pris l’annuaire téléphonique, repéré les noms francophones, et contacté chaque famille pour leur proposer ce projet éducatif. En mai 1984, un programme-cadre en français est lancé avec le soutien de l’Association franco‑yukonnaise. « Le programme-cadre de langue française a commencé en septembre 1984 et a duré jusqu’à juin 1985. J’étais la première professeure », affirmait-elle avec fierté, à l’occasion des 40 ans de l’École Émilie-Tremblay.
L’école est alors installée dans le sous-sol de Whitehorse Elementary, avec des conditions modestes, mais une énergie contagieuse. Par la suite, Sandra est affectée à l’École Jeckell pour enseigner la 7e, 8e et 9e année. Elle met aussi sur pied le premier programme préscolaire francophone (Parent Participation Preschool), lance des camps d’été à Silver City et soutient des jeunes qui se lancent dans l’enseignement.
« Ce que Sandra a apporté à l’éducation est immense », affirme Monique Levesque avec émotion. La directrice adjointe de l’École Christ the King souligne aussi l’immense générosité de celle qu’elle nomme sa mentore, mais aussi son caractère bien trempé quand il s’agissait de la défense du français. « À des comités consultatifs, Sandra a toujours affirmé ses idées avec une immense conviction. Elle n’avait pas peur de tracer de nouveaux chemins. (…) C’était une femme de tête, avec un grand cœur. Elle portait la voix de ceux qui ne parlaient pas. Elle avait une vision de ce qu’elle souhaitait accomplir. Elle n’avait pas froid aux yeux. »
Une carrière reconnue à l’échelle nationale
Sandra reçoit en 1986 une reconnaissance de la Compagnie des Cent-Associés francophones pour son apport à l’éducation en milieu minoritaire.
En juin 1989, elle est faite membre de l’Ordre du Canada, une des plus hautes distinctions civiles du pays, pour avoir façonné durablement l’éducation francophone au Yukon. Elle reçoit cet honneur le 18 octobre de la même année, aux côtés de l’ancien juge de la Cour suprême du Canada, Jean Beetz, et du chef de la bande indienne Dene Tha’, Harry Chonkolay.
« Elle était très impliquée », raconte Pascal St-Laurent, directeur des Programmes en français pour le ministère de l’Éducation du Yukon. « Elle avait à cœur les programmes de FSL (French as a second language), mais surtout les programmes d’immersion. […] Elle était très vocale, très participante. Elle ne manquait jamais une rencontre et avait toujours une opinion sur chacun des sujets, mais généralement c’était toujours un point de vue constructif pour améliorer les résultats de nos élèves en immersion française ou améliorer les programmes ou les ressources dans nos écoles. »
Il explique que, lors de la dernière rencontre du comité consultatif en éducation, elle a insisté sur l’importance de valoriser le français en dehors de la salle de classe. « Elle travaillait fort avec Canadian Parents for French », ajoute le directeur.
Une retraite active et engagée
De 1987 à 2004, elle enseigne à l’École secondaire F.H.-Collins, dont elle sera aussi directrice adjointe, puis elle prend sa retraite officielle en 2007. Pourtant, elle reste pleinement investie : elle offre des cours de tutorat en personne, mais aussi par FaceTime.
Elle préside également la Yukon Teachers Association (désormais nommée l’Association des professionnels de l’éducation du Yukon) pendant de nombreuses années, et siège à des conseils scolaires en plus de comités consultatifs.
« Sandra Journeaux‑Henderson connaissait les procédures et les dossiers sur le bout de doigts », affirme Monique Levesque, qui siège elle aussi à « presque tous les comités sur lesquels était Mme Henderson! ». « C’était une ressource extraordinaire. Elle avait une immense mémoire collective. Elle pouvait citer tel ou tel alinéa de tel paragraphe. Elle a gardé une mémoire intacte jusqu’à la fin de sa vie », se souvient-elle.
« Au printemps, j’ai été invitée au comité national de l’immersion », explique Mme Levesque. « C’est quatre personnes, et j’en fais partie. C’est : comment est-ce qu’on peut faire pour continuer d’attirer des gens en immersion, les soutenir? Tout ça, c’est Sandra. »
« Je l’ai dit à Sandra et elle m’a dit “Oui, ma chère! Tu vas faire ça, Monique! C’est ça que ça prend!” Dans ma culture autochtone, quand une aînée te mandate pour une chose, c’est pas le temps de s’obstiner. » Elle dédie donc désormais cette nouvelle responsabilité à sa mentore.
Héritage et espoir
« Nous échangions de temps en temps », témoigne quant à lui Hugo Bergeron, directeur du CSSC Mercier. « Elle venait de la Gaspésie, là où vit encore ma famille, ce qui créait entre nous un lien particulier. ».
« Elle habitait à une rue de chez moi. Il m’arrivait de passer la voir de temps à autre. Elle m’appelait parfois pour discuter de nos bons coups… et des moins bons. Nos conversations, souvent longues, portaient sur l’éducation en général, mais aussi sur nos visions respectives du système, sur la Gaspésie, de sa vie à Port-Daniel près du phare, de La Bolduc aussi, car elle avait fait sa maîtrise sur elle. »
Sandra Journeaux‑Henderson restera à jamais une figure fondatrice de la francophonie au Yukon. Elle a contribué à poser, avec détermination et vision, les bases d’un système d’éducation en français dans un contexte minoritaire, avec peu de ressources, mais une foi inébranlable dans la jeunesse.
« Pour les 40 prochaines années, j’espère que l’école continuera de grandir », lançait-elle comme vœux de fête pour l’école francophone.
Son héritage résonne toujours dans les couloirs de l’École Émilie-Tremblay et bien au-delà — dans les voix des élèves, les rêves du personnel enseignant, et les combats futurs pour une francophonie vivante, inclusive et forte.
IJL – Réseau.Presse – L’Aurore boréale
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- Date de création 28 août, 2025
- Dernière mise à jour 27 août, 2025