Nos forêts plus vulnérables aux incendies: que faire?
Il y a 200 ans, les grands incendies de la Miramichi ont brûlé entre un et deux millions d’hectares de forêt et ont fait plusieurs victimes. Pour des experts en foresterie, ce moment sert à rappeler que les terres forestières du Nouveau-Brunswick peuvent facilement devenir la proie des flammes lorsque les conditions propices sont réunies.
_______________________
Bobby Therrien
IJL – Réseau.Presse – Acadie Nouvelle - Atl
Dans un étrange coup du sort, le brasier le plus important actuellement au Nouveau-Brunswick fait rage sensiblement dans cette même région située dans les environs de Miramichi.
«Beaucoup de gens pensent que les incendies de forêt sont dans l’Ouest canadien ou le nord du Québec et que ce n’est pas vraiment un problème pour nous au Nouveau-Brunswick. Les feux de cette année devraient nous amener à reconnaître le risque et ceux de la Miramichi de 1825 illustrent l’ampleur de ce risque», lance Stephen Wyatt, professeur à l’École de foresterie de l’Université de Moncton.
M. Wyatt et Michel Soucy, qui est aussi professeur à l’École de foresterie, sont conscients qu’il existe un questionnement à savoir si la gestion forestière dans la province est en partie responsable des feux de forêt qui se sont déclarés dernièrement.
Ils hésitent toutefois à effectuer ce lien définitif.
Les deux hommes s’entendent pour dire que les principaux facteurs, ce sont les changements climatiques et les épisodes météorologiques extrêmes plus fréquents ces dernières années.
«Il est clair que les changements climatiques rendent nos forêts plus vulnérables, que ce soit les changements au niveau de la pluie et de la neige, la sécheresse, les tempêtes, etc. Les gens ayant plus d’expertise que moi sur le sujet s’entendent pour dire que le nombre et la sévérité de feux de forêt dans l’est du Canada vont augmenter», indique M. Wyatt.
«On cherche des coupables tout de suite, et c’est normal, mais le principal facteur, ce sont les conditions météorologiques extrêmes», mentionne M. Soucy.
Michel Soucy estime que l’important brasier qui a eu lieu en 1825 n’avait rien à voir avec l’aménagement de la forêt de l’époque, mais surtout parce que cette forêt est naturellement dominée par une grande quantité de conifères qui brûlent généralement plus facilement et intensément que d’autres essences d’arbres.
«Même sans industrie forestière, on aurait quand même beaucoup de sapins, d’épinettes et tout ça. Le type de forêt que l’on a est à risque de brûler et c’est normal, mais on n’a pas beaucoup d’incendies normalement comparativement à l’Ouest canadien qui a un climat beaucoup plus sec que nous.»
Multiplication d’humains et d’habitation près des zones forestières
Cédric Albert, professeur adjoint à l’École de foresterie de l’Université de Moncton, ajoute une autre piste de réflexion. Il croit que la multiplication d’humains et d’habitation près des zones forestières a fait en sorte d’augmenter le rythme de suppression des feux lorsqu’ils se produisent et de réduire le cycle des incendies qui avaient comme fonction d’éliminer la présence de matériaux combustibles en forêt.
Selon M. Albert, bien qu’il soit normal pour les autorités de la province de s’attaquer aux feux de forêt rapidement, cela peut engendrer une plus grande accumulation de débris combustibles qui, au fil du temps, ont le potentiel de causer un sinistre plus intense.
Il croit également que les acteurs de l’industrie forestière ont eu un certain rôle à jouer depuis les débuts de l’exploitation forestière, car ils ont tout de même mis un accent particulier sur la plantation de conifères et de résineux qui sont très populaires dans la province.
«On rend notre territoire plus vulnérable à ces feux lorsqu’ils se déclarent, car on a beaucoup de ces espèces-là qui brûlent bien (…) Aussi, les plantations permettent de conserver des territoires ailleurs où l’on touche moins aux arbres, ce qui fait des forêts plus vieilles qui ont plus de combustibles.»
Pour M. Albert, il est toutefois difficile de pointer un secteur ou un facteur en particulier.
«Je pense que c’est la faute à un petit peu tout le monde, de l’industrie, du gouvernement, de comment on gère tout ça et cette perception que les humains ont que le feu est nuisible. Il y a des choses comme les changements climatiques et la nature même de la forêt au Nouveau-Brunswick qui entrent en jeu.»
Quelles sont les solutions?
À court terme, Michel Soucy croit que l’on ne peut pas vraiment adapter nos forêts.
Il juge donc qu’il est important de sensibiliser les communautés et d’inciter la population à réduire la présence de combustibles autour des bâtiments et infrastructures.
Les experts consultés s’entendent pour dire qu’il existe des solutions à préconiser à moyen et long termes. Elles reposent essentiellement sur la diversification de la composition des forêts en y incluant davantage de feuillus et de peuplement variés; la réduction de la quantité de matériaux combustibles au sol et dans la canopée; et l’aménagement du paysage pour créer des zones d’interruptions en cas d’incendie.
«On ne peut pas arrêter la conservation parce qu’on ne veut pas de feu, mais il y a plusieurs de ces petites choses que l’on peut faire», mentionne Cédric Albert qui propose notamment de créer davantage de zones tampons qui seraient composées de feuillus et autres espèces variées.
«On a déjà un objectif au Nouveau-Brunswick de ne pas convertir les forêts. On veut garder ce qui est résineux en résineux et ce qui est feuillus en feuillus. On est capable, par contre, de ne pas trop faire de grandes étendues de la même chose», explique, pour sa part, Michel Soucy.
Selon Michel Soucy et Stephen Wyatt, les pratiques de récolte de l’industrie forestière permettent aussi certaines méthodes d’atténuation.
Il y a, entre autres, la réduction de la quantité des combustibles au sol avec le retrait d’une portion d’arbres pour laisser plus d’espace aux autres pour croître; la construction de multiples routes qui servent de coupe-feu et qui offrent un meilleur accès en cas d’incendie; ainsi que la présence de ressources humaines et matérielles pour combattre les incendies lorsqu’ils se produisent.
«L’aménagement que l’on fait pour produire du bois de sciage, par exemple, va peut-être permettre de réduire les risques de feu (…) Le fait de garder plus de feuillus dans nos forêts de résineux est aussi quelque chose que l’on fait plus qu’avant», ajoute Michel Soucy.
Lors d’un point de presse le 13 août, la première ministre Susan Holt a abordé la question de la gestion des forêts dans le contexte des incendies qui font rage dans la province.
Elle a soutenu que les acteurs du milieu adoptent constamment de nouveaux apprentissages et de nouvelles technologies afin de limiter les effets dévastateurs des feux de forêt.
«Nous voulons une forêt durable et en bonne santé qui sera utilisée pour une grande variété d’applications, que ce soit pour notre écosystème, notre économie et ainsi de suite. Le ministère des Ressources naturelles et du Développement de l’énergie assure une gestion constante pour maximiser la contribution de nos forêts à notre vie quotidienne.»
Stephen Wyatt met toutefois la province en garde contre les investissements faits par l’industrie et le gouvernement dans les plantations pour augmenter le volume et la productivité de la forêt.
«On dépense de l’argent pour créer des forêts inflammables pendant que le risque augmente. Je suis certainement en faveur d’investir pour mieux gérer nos forêts pour le bien du Nouveau-Brunswick, mais il faut réfléchir sur ce qu’il faut faire.»
M. Wyatt croit que la province pourrait s’inspirer de la révision de divers programmes qui a été réalisée ailleurs au Canada et dans le monde.
«Les initiatives incluent les changements dans la gestion forestière, davantage de technologie et d’équipements, de nouvelles approches comme le brûlage dirigé, davantage d’engagements avec d’autres groupes, etc. Personne ne connaît les bons choix pour le Nouveau-Brunswick, mais nous pouvons commencer par explorer les options appropriées en nous informant sur ce qui se fait ailleurs.»
Pour sa part, Michel Soucy estime qu’il serait irréaliste pour le Nouveau-Brunswick d’aménager l’ensemble de ses forêts pour prévenir les incendies.
«De toute façon, ce serait dommageable pour la faune et la flore que l’on trouve dans la province.»
Il ajoute que l’inclusion des risques climatiques dans la planification forestière est de plus en plus présente, même si elle demeure somme toute très complexe.
De son côté, Cédric Albert croit qu’il existe un intérêt des organismes et entreprises dans le domaine de la foresterie pour financer davantage de projets de recherche, notamment dans le contexte des changements climatiques. Il juge toutefois que l’on réagit encore plus que l’on prévient.
«Si le climat était le même qu’en 1980, ça aurait peut-être été correct de continuer comme ça, mais là, il faut commencer à s’adapter.»
«Je crois que l’on commence juste à essayer de comprendre comment intégrer des méthodes pour limiter l’impact des feux de forêt avant qu’ils ne se produisent. On peut blâmer ou pas l’industrie, mais je pense qu’ils veulent favoriser cette intégration dans leurs plans d’aménagement et c’est à leur avantage de le faire.»
-30-
Photo : Gracieuseté: GNB (Stephen MacGillivray Photography)
- Nombre de fichiers 2
- Date de création 18 août, 2025
- Dernière mise à jour 18 août, 2025