Forte mobilisation à Chéticamp pour défendre la représentation acadienne

Au moins soixante personnes se sont rassemblées, le 23 juillet, au Canton culturel de Chéticamp pour faire entendre leur voix devant la commission de délimitation des circonscriptions électorales. Une démonstration d’engagement citoyen dans cette région acadienne, qui réclame depuis longtemps une circonscription protégée.

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Jean-Philippe Giroux

IJL – Réseau.Presse – Le Courrier de la Nouvelle-Écosse

En faisant partie de la circonscription d’Inverness, l’identité culturelle et linguistique de Chéticamp et ses environs a souvent été éclipsée, au fil des décennies.

Selon Napoléon Chiasson, président de la Société Saint-Pierre, «une circonscription acadienne protégée pour la région de Chéticamp garantirait que son patrimoine unique, sa langue et ses besoins soient dument représentés dans les décisions provinciales», a-t-il exprimé devant la Commission.

Ainsi que «de pouvoir nous donner les outils pour pouvoir élire un membre français à la législative, un Acadien, bilingue. Au moins l'option serait là pour le faire», précise Lisette Bourgeois, directrice générale de la Société Saint-Pierre.

La Commission propose quatre scénarios. Dans chacun d’entre eux, le retracé de la circonscription d’Inverness représente une plus petite représentation des personnes ayant le français comme langue maternelle: 2,16 % de la population dans le premier scénario, 1,26 % dans le deuxième, 1,52 % dans le troisième et 1,44 % dans le dernier.

Or, la nouvelle circonscription acadienne aurait une meilleure représentativité des citoyens d’expression française: 47,18 % dans le scénario numéro un, 35,98 % dans le second, 24,29 % dans le troisième et 32,16 % dans le quatrième.

Certains auraient voulu un territoire plus vaste, mais l’ajout d’autres communautés majoritairement anglophones aurait diminué le poids démographique des francophones.

Plus de 10 % de la population du comté d’Inverness, si l’on combine les deux subdivisions du dernier recensement, connait le français, au sein d’une population de 17 346, en se fiant au compte de 2021. 

En vertu de la Loi sur l’Assemblée législative, la Nouvelle-Écosse permet de faire des exceptions en ce qui concerne le poids paritaire, pour améliorer la représentation effective.

+++Encadré+++

En temps normal, l’on utilise le poids paritaire pour mesurer la déviation du nombre d’électeurs moyen dans une circonscription, avec une marge de manœuvre de 25 %. Un petit nombre veut dire tout simplement un plus petit nombre d’électeurs, en comparaison aux autres circonscriptions de la province.

Cependant, pour mieux représenter une population minoritaire, la Commission a le pouvoir de faire des exceptions à cette règle et de recommander de nouvelles frontières électorales, qui peuvent mener à la création d’une circonscription exceptionnelle. C’est le cas dans trois régions acadiennes, obtenues en 1992, mais aussi à Preston, où il y a une forte population afro-néoécossaise.

La circonscription de Chéticamp pourrait créer un précédent dans le futur pour les régions rurales. D’ici 2050, la municipalité régionale d’Halifax (MRH) s’attend à atteindre une population de un million d’habitants, ce qui aura un impact énorme sur le poids paritaire des circonscriptions en dehors du grand centre.

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Robert Deveaux, à la direction générale du Conseil des arts de Chéticamp, rappelle que, pour comprendre le contexte politique des communautés acadiennes aujourd'hui, il faut comprendre l’histoire de la postdéportation.

«Chéticamp et toutes les régions acadiennes, au départ, après la Déportation, quand elles ont été refondées, c’était des ghettos. On a été ghettoïsé», relate-t-il.

«La meilleure façon de finir d'anéantir une population qu'on a voulu ghettoïser, c'est de vider le ghetto. C'est ce qu'on fait à Chéticamp actuellement. On vide Chéticamp des francophones qui habitent ici, puis après ça, on nous dit qu'on n'a plus les nombres.»

La solution, selon lui? Plus d’autonomie. «Moi, ce que je voudrais proposer, c'est [de nous laisser] nous prendre en main, puis on verra si on ne pourra pas réussir à accroitre nos nombres par la suite.»

Avec sa propre circonscription, Chéticamp aura plus de potentiel, d’autorité et de contrôle pour élire «quelqu'un qui sera de notre côté», complète M. Deveaux.

Accès aux soins

Durant sa représentation, Darlene Doucet a relaté l’histoire des soins de santé dans la région acadienne de Chéticamp. Cette dernière avait autrefois un hôpital de 40 lits et un bloc opératoire.

Aujourd’hui, il y a le Centre de santé communautaire Sacré-Cœur, à une capacité de 10 lits, ne répondant pas à tous les besoins de la communauté.

Au fil des années, plusieurs ont dû se déplacer à Inverness ou Sydney pour avoir accès à des soins spécifiques, dont le père à Mme Doucet, qui avaient besoin de suivre un traitement de dialyse.

«Après son décès, nous avons formé un comité pour défendre les services de dialyse dans la communauté, a expliqué Mme Doucet lors de sa présentation. Nous disposons maintenant de ces services au Centre de santé communautaire Sacré-Cœur, capables de prendre en charge deux patients dialysés à la fois.»

«Encore une fois, nous avons dû lutter, car nous n'avions pas de porte-parole au sein de notre gouvernement qui comprenait nos besoins.»

Droit de représentation

Jules Chiasson, directeur général de la Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse (FANE), qui est originaire de la région de Chéticamp, a effectué une présentation au nom de la fédération, le 23 juillet, au Canton culturel.

«La Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse et cinq citoyens et citoyennes de

Chéticamp, soit Nicole Claire Aucoin, Marcel Bourgeois, Danielle Jeannine Chiasson-Haché, Darlene Anne Doucet et Maurice Lelièvre, ont contesté devant la Cour suprême de la Nouvelle-Écosse la décision de la Commission de délimitation des circonscriptions électorales de 2019», a relaté M. Chiasson.

«On n’a pas reconnu Chéticamp comme une région acadienne spéciale méritant un droit de représentation effective à l’Assemblée législative.»

+++Encadré+++

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Dans sa décision du 12 novembre 2024, le juge Pierre Muise a précisé qu’une représentation effective requiert la considération de facteurs, comme la géographie, l’histoire communautaire, les intérêts de la communauté et la représentation du groupe minoritaire «pour garantir que nos assemblées législatives représentent efficacement la diversité de notre mosaïque sociale».

Selon Darlene Doucet, l’obtention d’une circonscription électorale protégée aurait dû être faite des années passées. «On se représentait à plusieurs reprises. Y’a pas de moyens de changer. La décision du juge est claire: on devrait avoir une représentation pour notre région acadienne, pareil comme les autres trois régions acadiennes.»

La FANE défend que le manque de pouvoir politique ait été et est encore très néfaste pour la région acadienne, ayant contribué notamment à l’exode des jeunes vers les milieux urbains. «Si Chéticamp avait bénéficié d’une représentation effective au cours des années, le boom économique aurait pu se maintenir et même se développer davantage», soutient M. Chiasson.

«Si ces emplois étaient encore existants, plusieurs jeunes reviendraient s’installer auprès de leur famille et de leur communauté, selon le directeur général. Chéticamp a été anéanti par un système politique qui n’a pas bien défendu les intérêts de la région et qui a plutôt favorisé le développement des régions anglophones dans le sud du comté d’Inverness.»

Un nouveau tracé

Dans une pétition créée par la Société Saint-Pierre, soutenu par près de 500 signataires, l’on précise les limites désirées: de la limite nord de Meat Cove jusqu’à Doyles Bridge, sur le côté sud-est de la rivière de Magré (la partie française), pour inclure la majorité des francophones et francophiles des localités acadiennes, mais aussi les membres des communautés anglophones de Pleasant Bay et Meat Cove, «qui ont et font toujours affaires avec Chéticamp».

La pétition, qui a été remise mercredi au président de la commission, Kenneth Deveau, était également une façon pour la population d'appuyer le projet et de promouvoir le dossier, informe Lisette Bourgeois.

La fédération acadienne souhaite aussi la tenue d’une élection partielle dans les trois mois suivant la décision du gouvernement, une protection de la nouvelle circonscription «et que les futures Commissions de délimitation des circonscriptions électorales ne puissent pas l’abolir».

Notons qu’une Commission des limites électorales sera chargée, en 2028, de réviser toute la carte des circonscriptions provinciales. La Loi sur l’Assemblée législative le requiert tous les 10 ans.

De son côté, la Société Saint-Pierre demeure optimiste quant au résultat final du travail de la commission de cette année.

En se fiant aux directives du gouvernement de la Nouvelle-Écosse, il semble, du point de vue de la directrice générale, que la province «[va] nous donner notre circonscription protégée. La question est les frontières de cette circonscription.»

Limites à l’échelle municipale

De son côté, Ronald Bourgeois a voulu présenter les différences entre les trois circonscriptions acadiennes protégées, pour faire comprendre les difficultés auxquelles Chéticamp fait face pour obtenir de la représentation politique.

Par exemple, Clare et Argyle, ayant chacun un conseil municipal avec plusieurs conseillers et un préfet, sont en mesure d'élire de multiples représentants, tandis que Chéticamp a un seul représentant au conseil d’Inverness.

Il s’avère difficile d’exercer une influence sur les décisions du conseil. «On est vraiment aux dépens de la municipalité et notre indépendance est vraiment limitée par rapport à qu’est-ce qui est conçu ou qui nous est donné par la municipalité ou le gouvernement», fait-il remarquer.

Avec un élu à l'Assemblée législative, ce serait une façon de pallier le manque de représentativité, en créant une sorte de concertation régionale, pour faire valoir les priorités des résidents des villages de Chéticamp et ses environs.

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  • Date de création 4 août, 2025
  • Dernière mise à jour 3 août, 2025
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