Les trottoirs de la discorde à Manor Park
Un combat de plusieurs mois qui fait rage entre des résidents du quartier de Manor Park et la Ville d’Ottawa a atteint son paroxysme dans la petite salle du centre communautaire du quartier mercredi soir, lors d’une séance d’information.
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Par Clémence Labasse
IJL - Réseau.Presse - Le Droit
La cause? Le plan de la Ville d’installer des trottoirs dans certaines rues résidentielles après la fin de la réparation du réseau de drainage et de canalisation — un projet d’aménagement, d’ordinaire routinier pour la municipalité.
«Dans presque tous les projets de rénovation routiers intégrés sur lesquels j’ai travaillé, les trottoirs étaient un élément. Comme nous creusons et remplaçons toute la route, c’est une bonne occasion d’installer de nouveaux services comme des trottoirs», explique Julie Lyons, ingénieure principale responsable du projet de réfection des rues en question.
Depuis 2019, la politique de la ville impose la mise en place de mesures de modération de la circulation quand les rues locales sont reconstruites, afin de limiter la vitesse à 30km/h, grâce à l’installation de trottoirs, mais aussi de dos d’âne ou d’intersections surélevées par exemple.
Pour la première fois de sa carrière, l’ingénieure a reçu des centaines d’appels et de courriels de résidents. Ce mercredi soir, ils se succèdent sans arrêt pour lui faire part de leurs commentaires.
Près de deux cents personnes se sont rassemblées pour cette rencontre d’information estivale exceptionnelle, organisée à la demande du conseiller municipal de Rideau-Rockcliffe, Rawlson King.
Beaucoup résident dans le quartier, qui borde le parc Rockcliffe et Vanier, depuis longtemps, et ce soir, pour la plupart, ils sont venus avec les idées déjà bien arrêtées: les trottoirs ne vont pas rendre le quartier plus accessible et sécuritaire, bien au contraire.
«Ça fait 30 ans que j’habite ici et la sécurité n’a jamais été un problème. Les gens marchent dans les rues depuis toujours.»
— Natalie Belovic, présidente de l’Association communautaire de Manor Park (ACMP)
«En fait, je suis certaine que les autos vont rouler plus vite une fois qu’il y aura des trottoirs parce qu’ils vont penser qu’ils ont moins à faire attention.»
Dans la salle, pendant que les employés de la Ville présentent le projet dans le plus grand détail, les commentaires fusent.
De grands éclats de rire retentissent lorsque Elizabeth Murphy, la responsable du programme des services d’ingénierie des transports d’Ottawa, la voix peu assurée, mentionne le fait que la construction de trottoirs permet de réduire la dépendance à l’automobile - un objectif principal du plan directeur de la Ville, entériné la semaine dernière au conseil municipal.
«Ce commentaire a fait réagir parce que ça montrait qu’ils n’ont jamais mis les pieds ici», s’exclame Mme Belovic. «Tout le monde marche ici! Avec leurs enfants pour aller à l’école, avec leurs chiens, les personnes âgées se promènent, etc.»
«Ce serait un cauchemar, pas une solution.»
— Nancy, résidente qui se déplace avec une aide de mobilité depuis longtemps.
Pour David McInnes, un résident très engagé dans le mouvement d’opposition, la clé pour comprendre le projet et l’opposition farouche des habitants est le pourquoi.
«Quel problème réglons-nous avec cette construction? Essayons-nous d’améliorer la sécurité routière? Essayons-nous d’améliorer l’accessibilité à pied? Eh bien, notre quartier est déjà praticable à pied».
Le comité de citoyens de Manor Park opposé à l’installation de trottoirs invoque plusieurs raisons, dont : la perte du caractère du quartier, la préservation des arbres matures, l’augmentation perçue des coûts de l’entretien de l’infrastructure des trottoirs et l’impact négatif des trottoirs en béton et leur entretien, notamment avec le salage l’hiver, sur l’environnement.
La limitation des places de stationnement sur un seul côté de ces rues semble aussi provoquer une grande inquiétude.
Des raisons «qui ne tiennent pas la route»
Mais tous ne sont pas si d’accord sur la question. «J’ai 75 ans, je veux un trottoir!» lance Janice Seline. «Et on dirait qu’ils nous proposent des trottoirs de luxe de ce que je peux voir des plans présentés aujourd’hui.»
La docteure Eugenie Waters, résidente de Manor Park qui siège à l’ACMP, admet avoir du mal à comprendre l’opposition.
«Les raisons évoquées ne tiennent pas la route», indique-t-elle.
«On en revient toujours à l’esthétique, au caractère du quartier et à l’exclusivité. Ça se résume à cela en fin de compte.»
— Dr. Eugenie Water, résidente de Manor Park, responsable du comité du développement durable de l'association communautaire de Manor Park
«Les gens sont très attachés à une vision romantique du quartier, conçu il y a plus de 70 ans, qui prend peu en compte la réalité d’aujourd’hui et de demain.»
Cette dernière souligne que dans les prochaines années, il est prévu que le quartier se densifie beaucoup, avec des immeubles à appartements ou des maisons en rangées.
«Dans 10 ou 15 ans, on va avoir des milliers de nouveaux résidents ici, ils vont pas tous avoir des voitures. Il faut penser à comment adapter nos modes de vie et rendre la ville plus praticable pour tous.»
Quant aux arguments évoqués, elle ajoute que les coûts (150 000 pour les trottoirs) ne sont pas significatifs, mais aussi que le plan de la Ville prend en compte le caractère des arbres et leur préservation dans leurs plans.
En fermant la porte à la construction de trottoirs aujourd’hui, précisent les employés de la Ville, cela condamnera la possibilité d’en ajouter sur ces rues pour plusieurs décennies.
Si pour le conseiller municipal Rawlson, la rencontre a été constructive, une observatrice venue de Rideau-Vanier a, elle, du mal à garder son calme face à l’agitation de la foule.
«Dans une communauté, il faut prendre les besoins de tout le monde en considération, pas juste “moi, ma maison”, commente-t-elle. Il faut penser à la prochaine génération aussi».
«C’est frustrant à voir. Dans mon quartier, les gens feraient des pirouettes si un projet de trottoir pour si peu d’argent leur était proposé.»
— Stéphanie Plante, conseillère municipale du quartier voisin de Rideau-Vanier
Ultimement, ce sera le conseiller Rawlson King, qui prendra la décision finale, avec les employés de la Ville, d’ici le 15 septembre. Celui-ci a plusieurs fois mentionné durant la rencontre l’importance de considérer ce projet de manière «holistique» en harmonie avec le reste du quartier et de la Ville.
Les résidents sont invités à transmettre leurs commentaires en ligne via un formulaire, jusqu’au 30 août 2025.
[ENCADRÉ] Les faits en bref
Quoi: Réfection intégrée de routes locales: remplacement des conduites d’eau principales et d’égout, reconstruction de la chaussée et ajout de mesures de modération de la circulation, dont de trottoirs sur au moins un côté des rues.
Budget: 150 000 dollars serviront à la construction des trottoirs dans les 18,9 millions affectés au projet de réfection.
Date limite pour la décision de reporter ou non la construction de trottoirs: 15 septembre 2025
- avenue Arundel, entre le croissant Farnham et le boulevard St-Laurent;
- rue Braemar, entre le chemin Ava et l’avenue Arundel;
- croissant Farnham, entre le chemin Ava et l’impasse du côté nord;
- rue Finter, entre le boulevard St-Laurent et l’impasse du côté ouest;
- avenue Jeffrey, entre le boulevard St-Laurent et la rue Braemar;
- croissant Kilbarry, entre le chemin Sandridge et le chemin Ava.
Manor Park:
- 8 000+ résidents.
- Si la partie nord du quartier, au-dessus de la rue Hemlock, est assez aisée, ce n'est pas le cas de tout Manor Park. En 2020, le revenu médian après impôt pour l'ensemble des ménages de la zone était seulement de 64 000 dollars*.
- Français: 21% des résidents de Manor Park Nord ont le français comme langue maternelle et 42% de Manor Park Sud (de la rue Hemlock à la rue Montréal)**
*Données du recensement de 2020 **Données du recensemment de 2016
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- Nombre de fichiers 4
- Date de création 1 août, 2025
- Dernière mise à jour 1 août, 2025