Jim Robb : rencontre autour d’un lunch

Un restaurant de la rue Main de Whitehorse. Midi et demi. Jim Robb m’a donné rendez-vous là où il vient manger chaque jour, ou presque. Je m’assois en face de lui, à une petite table, et je commande « la même chose ». Ce qu’il a commandé n’est pas au menu. C’est son « spécial ». Ici, comme presque partout où il va, il a ses habitudes.

Jim Robb est un des artistes yukonnais les plus connus au Yukon. Ses dessins sont partout : du logo emblématique du 98, le bar le plus ancien de Whitehorse, aux décorations des murs de restaurants, en passant par les halls des bâtiments gouvernementaux ou les collections personnelles. Pas étonnant : il vit au Yukon depuis 70 ans.

Né à Québec en 1933, Jim a vécu à Montréal de ses 6 à 22 ans, « dans un quartier anglophone », explique-t-il. Une ville qu’il tient encore chère dans son cœur, surtout pour sa culture très artistique.

Quand je lui demande quand il a commencé à dessiner, la réponse se perd avant d’arriver à ses lèvres. Est-ce qu’il dessinait déjà avant de venir au Yukon? « Oui », répond-il sans s’étendre, comme une évidence. Je passe à une autre question…

Comme beaucoup, il arrive au Yukon dans la vingtaine

C’est en 1955 qu’il met pied à Whitehorse, à l’âge de 22 ans. Le Yukon, c’était pour lui une destination « passion. »

« Je m’intéresse beaucoup à l’histoire. Alors, la ruée vers l’or, le Klondike, ça m’a attiré et je suis venu ici. Je voulais y faire un tour et voir à quoi ça ressemblait. »

Depuis lors, il recueille, dessine, photographie, consigne, promeut et collectionne les artefacts, et les histoires qui font l’Histoire.

La serveuse nous apporte deux énormes bols de gruau accompagnés de lait, de fruits en conserve, cinq tranches de bacon et deux œufs pochés. J’engloutis ce déjeuner klondikesque sans m’en rendre compte, tandis que Jim me raconte ce qui lui passe par la tête. J’ai arrêté de poser des questions. Je le laisse raconter, et j’écoute. Même mon enregistreuse a abandonné : il y a trop de bruit dans le restaurant. Alors je plonge à pied joint dans sa mémoire, une cuillère de gruau à la main.

Il me parle des Whiskey Flats [une communauté de squatters qui se trouvait à la place du parc Rotary actuel], un quartier qui le fascinait autant par ses bâtiments que par les personnes qu’on pouvait y rencontrer. Il me parle d’un de ses premiers emplois au Yukon pour la promotion du barrage de Riverdale, dans la fin des années 1950, avant qu’il ne devienne artiste à temps plein. Il me raconte aussi ses amis qui ont acheté des cabines à Dawson, et sa préférence pour Whitehorse, bien qu’il ait vécu dans la ville du Klondike quelques années, ici et là dans le temps… Il me parle un peu de son frère, décédé quelques mois plus tôt. Il me parle aussi de Wigwam Harry, de Cowboy Smith, des personnes qui ont inspiré des dessins…

Mais, surtout, il me questionne beaucoup. Il est très interpellé par le fait que je vienne de France. Il me questionne sur la francophonie au Yukon. Il cherche à connaître mon histoire, tandis que, moi, je souhaite connaître la sienne. 

Puisque je suis francophone, Jim me parle des artistes franco-yukonnais qu’il apprécie particulièrement. Halin de Repentigny est sans aucun doute une personne qu’il respecte énormément. Il apprécie sa démarche, mais aussi son style artistique et la façon dont il a évolué en tant qu’artiste. Il me parle aussi de Nathalie Parenteau. Je lui promets alors qu’elle fera l’objet elle aussi d’un article dans un prochain magazine. Il semble satisfait.

Une rencontre avec Jim Robb, c’est forcément un moment plein d’interruptions. Tout le monde le salue. Lui-même interpelle les gens. « Salut! Comment va untel? Dis-lui de m’appeler pour un lunch ». Finalement, son ami Rick Zuran arrive et nous changeons de table pour continuer ce brunch en sa compagnie. La discussion tourne autour des mines. Les anciennes, peuplées des personnages de ses chroniques et de ses dessins. Mais aussi les nouvelles… Jim apprécie les personnes qui travaillent dans les mines. « Ce sont toujours des personnages intéressants! Ils ont tous une histoire colorée », me confie-t-il.

Pas moins de quatre tasses de café plus tard, nous traversons la rue pour aller dans un autre de ses endroits familiers. Le Gold Pan Saloon, un autre bar emblématique de la ville. Énième café. Il constate qu’il ne connaît pas grand monde ici. Ça semble le chagriner. Un groupe de jeunes personnes qui célèbre l’arrivée du vendredi autour de pichets de bière, à 14 h, accapare son regard et ses pensées. Nous buvons le breuvage chaud en silence… Puis il se lève et m’amène dans la salle adjacente. Ses dessins y ornent presque tous les murs. Et pour chacun, il se souvient d’anecdotes, et m’en partage quelques-unes.

« Il y a un certain pourcentage de la population que Jim Robb trouve plein de couleurs », peut-on lire dans l’introduction du premier des trois livres. Le terme est désormais devenu une façon de parler du fait qu’au Yukon, beaucoup de personnes ont une personnalité qui détonnerait ailleurs. Le pourcentage en lui-même n’est basé sur aucune vraie statistique.

Photo : Maryne Dumaine

Les 5 % plein de couleurs

En 1971, Jim Robb a commencé une chronique, The Colourful 5 %, pour le journal Whitehorse Star, qui traitait principalement « de la vie des bâtiments historiques et des gens [qu’il] trouvait uniques, qui avaient quelque chose [qu’il] trouvait intéressant. Mais avec une certaine façon d’être intéressant ». « Colourful 5% » est un terme qu’il a inventé, et qui lui appartient désormais m’indique-t-il.

En 1984, il publie le premier des trois livres The colourful 5% illustrated. On peut y lire sa définition des 5 % : « Nouveaux arrivants, résidents de longue date. Riche ou pauvre. Ça n’a pas d’importance. Pourvu qu’ils aient ce quelque chose qui les différencie des 95 % du reste de la population ». Il choisit ses sujets pour leur côté excentrique, photogénique, leurs qualités, leurs réalisations ou leurs attitudes ou personnalités marquées.

Comme moyens d’expression, il utilise alors l’écriture, le dessin bien sûr, mais aussi la photographie. « J’avais envie de savoir faire de la photographie », m’explique-t-il. « Alors, j’ai cherché quelqu’un pour me l’enseigner. J’ai appris, et j’ai intégré des photos dans mes chroniques et dans les 5 %. Par la suite, quelqu’un m’a dit que mes photos avaient du caractère. Ça m’a beaucoup touché », dit-il avec humilité.

Alors qu’il était assis au Grill Café, dans l’hôtel de la White Pass (au bout de la rue Main, à Whitehorse), Jim Robb a aperçu cet homme, qui dansait à côté du juke-box. Il s’est alors dit qu’il « devait » le dessiner. Il en a fait une peinture « plus grande que nature », et ce dessin a propulsé sa carrière artistique.

Photo : Maryne Dumaine

Il décide alors de m’amener dans sa caverne d’Ali Baba, proche de sa maison, dans le but de me montrer ses photos.

Dans cet antre, il entrepose un véritable capharnaüm de trésors. Au milieu d’artefacts et d’impressions de ses dessins les plus célèbres, il cherche ses photos, tout en continuant de me raconter ses histoires. J’en profite pour poser une dernière question sur ses futurs projets. « J’aimerais bien faire un nouveau livre des Colourful 5 % », m’indique-t-il, avec toujours cet intérêt pour les Whiskey Flats. Il me montre aussi un tableau qu’il a encadré dans une vieille porte récupérée de bâtiments historiques. « J’en ai une dizaine. J’aimerais bien en faire une exposition », confie-t-il.

Nous finissons par trouver une des photos qu’il cherche. Celle de « Black Mike » Winnage, cachée derrière une autre, où un Jim Robb dans la vingtaine pose fièrement devant l’œuvre qui a lancé sa carrière : un dessin plus grand que nature de Wigwam Harry.

Le 4 janvier dernier, Jim Robb a reçu la Médaille du couronnement du roi Charles III remise par la commissaire du Yukon Adeline Webber.

Photo : Gouvernement du Yukon

Aujourd’hui, Jim a répondu aux questions que d’autres avant moi lui avaient déjà posées. Je n’ai pas appris grand-chose qui soit inédit. Mais peu m’importe, car une entrevue avec Jim Robb, ce n’est pas pour avoir une histoire classique. Ce que j’ai retiré de cet après-midi hors du temps, c’est que Jim Robb est lui-même l’oriflamme des personnages emblématiques du Yukon qu’il a illustré, décrit et photographié. Ils peuplent sa mémoire, et la cabane attenante à sa maison est remplie de ces souvenirs. C’est une personne passionnée de rencontres. Et du haut de ses « presque 92 ans », il cherche encore et toujours les choses uniques au sujet des gens.

De cette entrevue, j’aurais gagné un surnom, Mousetrap Maryne. Oui, j’avais un piège à souris dans mon auto et ça l’a fait rire! Qui sait? Jim Robb dessinera peut-être un jour les souris qui ont peuplé ma petite voiture!

IJL – Réseau.Presse – L’Aurore boréale

Photo : Maryne Dumaine
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  • Date de création 3 juillet, 2025
  • Dernière mise à jour 30 juin, 2025
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