Trump fragilise les liens entre les communautés du N.-B. et du Maine

Les liens entre les communautés situées le long de la frontière canado-américaine pourraient s’effriter davantage avec les menaces de tarifs douaniers brandies par Donald Trump. Les appels à faire du Canada le 51ᵉ État américain et les plaintes répétées de Trump sur un prétendu traitement injuste des États-Unis par le Canada risquent aussi d’envenimer davantage la situation.

_______________________

Bobby Therrien

IJL – Réseau.Presse – Acadie Nouvelle

Depuis l’annonce de l’imposition de tarifs de 25% sur les produits en provenance du Canada qui ne relèvent pas du secteur énergétique, plusieurs intervenants ont abordé l’impact économique sur les entreprises et les consommateurs canadiens.

Au cours des derniers jours, l’appel au boycottage des produits en provenance des États-Unis a retenu l’attention.

Mais qu’en est-il des relations entre les communautés du Canada et des États-Unis qui entretiennent des liens sociaux et familiaux depuis des décennies?

Au Nouveau-Brunswick, il existe une multitude de communautés de l’ouest de la province qui se situent à quelques mètres de leurs voisins américains.

Le sociologue, Julien Massicotte, soutient que le climat actuel n’apportera rien de positif aux liens qui sont déjà moins nombreux entre les communautés des deux côtés de la frontière.

Il explique que les relations entre les gens du Madawaska et ceux du nord du Maine ont commencé à s’effriter dès le début du 21e siècle à la suite des attentats terroristes du 11 septembre 2001.

Diverses études, dont celle de Lisa Lavoie, professeure en sciences du comportement à l’Université du Maine à Fort Kent, ont permis de constater un ralentissement des interactions entre le Nouveau-Brunswick et le Maine.

Tout espoir de renverser cette tendance a été freiné par la pandémie de COVID-19 qui a eu comme effet de restreindre davantage les déplacements à la frontière.

Les statistiques du Maine Department of Transport par rapport au nombre d’entrées par les divers postes frontaliers américains, montrent qu’il existe, depuis une vingtaine d’années, une diminution progressive du nombre de véhicules qui ont traversé la frontière canado-américaine dans la région du comté d’Aroostook, au Maine.

Pour sa part, Julien Massicotte estime que les récents événements qui se sont produits dans le sillon du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche sont d’autres facteurs qui pourraient ralentir les relations entre les communautés du Madawaska et du Maine.

Le sociologue ajoute que la question des tarifs, pour l’instant, est au stade de la discussion et de l’inquiétude collective. Elle pourrait toutefois affecter davantage les relations sociales interfrontalières lorsque les conséquences des décisions du président des États-Unis affecteront davantage les gens de la communauté

«J’ai l’impression que plus on va avancer dans le temps, plus on va peut-être voir les conséquences de ces actions.»

«J’ai envie de dire que si on en arrive à des conséquences sérieuses comme des pertes d’emploi, ça va peut-être nous indiquer plus clairement sur la révision de nos sentiments envers nos voisins du sud.»

Même s’il avoue qu’il ne peut que spéculer sur la suite des choses, M. Massicotte dit s’inquiéter que les gens du Madawaska et d’ailleurs au Canada risquent de ne plus faire la différence entre le président, ses décisions et l’américain moyen.

«On a des décisions qui affectent des millions de personnes et qui ne sont pas basées sur les faits, la discussion ou la science, mais sur l’exercice pur de l’autorité d’une personne sur un État. En Amérique du Nord, on commence à goûter à cette sauce autoritaire que d’autres contrées dans le monde ont connu avant nous.»

«Ça crée un sentiment d’impuissance et quand on n’a pas ce contrôle sur notre vie, on peut avoir tendance à cibler une personne ou un groupe d’individus et à les blâmer pour ce qui va mal.»

Le sociologue a même argumenté que, dans l’imaginaire collectif canadien, cette tentative de réaménagement de l’ordre social, politique et économique, peut être vue comme une trahison qui peut déboucher à plus de méfiance et de cynisme.

«Soudainement, les voisins deviennent des ennemis. Il y a une méfiance, qui part de la présidence, qui s’installe. On a comme message que nous ne sommes pas des amis, mais une nation qui a parasité, pendant des décennies, la grande économie des États-Unis. Au Canada, on n’a jamais perçu cette cohabitation nord-américaine de cette façon-là.»

Pour Julien Massicotte, ce climat, en particulier pour les communautés frontalières, peut être déstabilisant, car il va à l’encontre de plusieurs décennies d’histoire commune.

«La plupart des gens ont de la famille aux États-Unis. On a connu des décennies de déplacement de population et ça fait partie de notre imaginaire. J’ai envie de dire que ça engendre une remise en question économique, mais aussi politique.»

Selon lui, une chose aussi absurde que de proposer de faire du Canada le 51e État américain peut porter atteinte au niveau de confiance que les Canadiens ont envers leurs voisins.

«Ça peut nous forcer à revoir nos perceptions et rapports avec une nation que l’on surnomme nos voisins du sud. Ils demeurent nos voisins, mais est-ce que le voisinage peut encore être amical ou sera-t-il marqué par de la méfiance mutuelle?»

Briser des liens

Pour le maire d’Edmundston, Éric Marquis, il est clair que Trump souhaite briser les liens économiques entre les États-Unis et le Canada. Il est convaincu qu’il y aura aussi des impacts sociaux pour les gens habitants près de la frontière, comme c’est le cas pour sa municipalité.

«C’est inquiétant, car Edmundston a des liens étroits avec la ville de Madawaska, au Maine. On s’est toujours très bien entendu, mais là il reste à voir si cette guerre économique là, lancée par le gouvernement américain, va avoir un effet sur nos communautés.»

Le maire Marquis dit souhaiter que le regard que portent ses citoyens sur les résidents du Maine ne soit pas affecté par ce qui passe actuellement.

«Quand on utilise le mot guerre, c’est inquiétant pour les gens, même si on a de la famille d’un côté ou l’autre de la frontière. On souhaite que le gouvernement américain puisse être raisonné afin que l’on continue à faire du bon commerce et que l’on garde nos communautés tissées serrées.»

Le maire d’Edmundston croit également que la dynamique sociale n’est pas la même pour une communauté frontalière par rapport aux endroits, au Canada, qui sont plus éloignés des États-Unis.

«Quand on est plus loin de la frontière, la réalité est très économique, quand on la place en lien avec les tarifs douaniers. Je remarque que c’est à ces endroits que le discours envers le peuple américain est le plus négatif, car ils n’ont pas les mêmes liens que les nôtres avec nos voisins du sud.»

Des familles divisées

Le maire de Haut-Madawaska, Jean-Pierre Ouellet, parle d’un climat malsain qui pourrait s’installer au sein d’une même famille, vu les multiples liens de parenté entre les habitants du Maine et du Madawaska.

«Tu en as là-dedans qui sont en faveur de Trump, alors que d’autres sont contre. Ça crée des relations malsaines et personne ne sortira gagnant de tout ça (…) Si la situation perdure, je pense que ça peut créer des frictions permanentes.»

En public, un petit vox pop mené par l’Acadie Nouvelle a permis de récolter des commentaires ici et là de gens du Madawaska et du Maine. La plupart n’ont pas voulu s’engager dans ce débat afin de ne pas trop faire de vague.

Certains ont toutefois avoué qu’ils allaient maintenir des liens avec leurs voisins, qu’ils soient au Canada ou aux États-Unis. D’autres, comme Claude Thériault, ont tenu un discours différent, surtout qu’une majorité d’électeurs du comté d’Aroostook ont voté pour Donald Trump lors des dernières élections présidentielles.

«Tout ce que je veux vous dire, c’est que depuis la réélection de Trump, je n’ai plus aucune estime pour nos voisins. Plus de 70 millions (de personnes) ont voté pour lui.»

De son côté, Alain Leblanc ne traverse plus la frontière depuis plus d’une vingtaine d’années de toute façon.

«Je supporte tout ce qui est canadien. Mes soins de santé, ce ne sont pas les gens du Maine qui les paye, l’éducation non plus et nos pensions pour le peu que nous avons. Je le fais par principe. Il y a 25 ans, traverser l’autre côté c’était comme traverser Campbellton et Pointe-à-la-Croix.»

Des habitants du Maine, comme Ray Winship, s’inquiètent de la hausse du prix de l’électricité et du pétrole engendré par les tarifs douaniers.

«C’est pour cela que les partisans de Trump ont voté. Gagner, n’est-ce pas amusant?»

Des politiciennes comme la gouverneure du Maine, Janet Mills, et la membre du Congrès, Chellie Pingree, ont aussi fustigé Donald Trump en soutenant que les tarifs douaniers allaient grandement affecter les habitants du Maine, en particulier ceux des régions rurales du nord de l’État.

«Le Canada est le premier partenaire commercial du Maine et notre économie est profondément liée à celle du Canada. Ces droits de douane feront grimper les prix de l’énergie, augmenteront le coût des biens de consommation courante dont dépendent les habitants du Maine, perturberont les marchés et déstabiliseront notre économie», a dit Janet Mills dans une déclaration écrite.

«Un droit de douane de 25 % sur les importations essentielles en provenance du Canada n’est rien d’autre qu’une taxe supplémentaire pour les travailleurs du Maine, qui sont déjà aux prises avec des coûts élevés. Les communautés rurales seront les plus touchées par ces hausses de prix, en particulier les habitants des comtés d’Aroostook et de Washington qui dépendent de l’électricité importée du Nouveau-Brunswick», a déclaré Chellie Pingree.

Franchir ce nouvel obstacle

Pour la professeure en sciences du comportement à l’Université du Maine à Fort Kent Lisa Lavoie, les relations sociales entre les habitants des communautés frontalières devraient survivre à ce nouvel obstacle.

Elle admet toutefois que la guerre commerciale lancée par le gouvernement Trump peut laisser des séquelles pendant un certain temps.

«Dans des communautés comme les nôtres, chaque fois que l’on met plus de barrières, comme la menace de tarifs douaniers, ça peut avoir des conséquences sur la circulation à la frontière.»

«En mettant de l’incertitude dans l’esprit des gens, ils vont agir de façon à refléter cette incertitude. Ça peut vouloir dire de traverser moins souvent d’un bord ou l’autre de la frontière.»

Selon elle, l’incertitude qui plane actuellement est susceptible d’avoir des effets psychologiques négatifs, comme un sentiment de méfiance envers le gouvernement des États-Unis et ses citoyens.

«Quand on a un pays aussi puissant que les États-Unis qui commence à brandir son pouvoir face à d’autres nations, comme le Canada, ce n’est pas bon pour les relations, car beaucoup de gens ont la mémoire longue et ils vont se rappeler de ce qui s’est produit en 2025. Même si les tarifs sont abandonnés, comment peut-on avoir confiance que les États-Unis ne tireront pas le tapis sous les pieds du Canada encore?»

Mme Lavoie croit toutefois que les habitants des communautés frontalières du Canada et des États-Unis sont susceptibles de franchir ce nouvel obstacle plus rapidement et ainsi reprendre des liens sociaux plus normaux.

«Quand tu apprends à vivre avec quelqu’un, tu apprends à le connaître personnellement. On n’est pas nécessairement tous des amis, mais on va peut-être comprendre plus facilement que ce qui se passe dans les hautes sphères du gouvernement ne représente pas ce qui se passe dans la population.»

«Oui, il y a des gens qui ont voté pour Trump, mais je ne suis pas prête à dire qu’ils comprenaient parfaitement ce qu’il allait causer comme problèmes dans nos communautés à la frontière.»

Elle estime que les liens qui existent entre ces communautés sont différents de ceux des Canadiens et des Américains qui ne vivent pas cette dynamique frontalière au quotidien.

«Les gens qui habitent en Floride ou au Nebraska n’ont pas la chance de voir la bonté des gens du Canada. C’est la même chose du côté canadien. Ils commencent donc à croire ce qu’on leur dit ou ce qu’ils voient à la télévision et sur les réseaux sociaux. Ils n’ont pas la chance de passer du temps avec ces gens et prendre le temps de leur parler face à face.»

«Pour ma part, je vis dans une communauté qui accueille avec joie nos voisins du nord (…) On a une culture, une histoire et même une langue commune.»

 

-30-

Photo : Crédit - Archives

 

  • Nombre de fichiers 2
  • Date de création 10 février, 2025
  • Dernière mise à jour 10 février, 2025
error: Contenu protégé, veuillez télécharger l\'article