Lentement mais sûrement, faire la lumière

Au Centre National de la Vérité et la Réconciliation (CNVR), sur le campus de l’Université du Manitoba, une vingtaine de personnes assises en cercle assistent en silence à la cérémonie du calumet, puis à celle de l’eau.

Les discours se sont ensuite enchaînés. On en a profité pour souligner le travail accompli et l’importance de cette nouvelle entente de divulgation entre les Missionnaires Oblats de Marie Immaculée et le CNVR.

Cette dernière permet de garantir que les dossiers personnels des Oblats décédés depuis au moins deux ans soient rendus disponibles pour la recherche. Auparavant, les dossiers personnels étaient scellés jusqu’à 50 ans après le décès d’un membre.

Avant que cette entente ne soit officiellement signée, l’aînée Tagaaq Evaluardjuk-Palmer prend position derrière le podium qui n’est pas beaucoup plus petit qu’elle. Elle s’en amuse d’ailleurs.

Tagaaq Evaluardjuk-Palmer est née et a été élevée sur les terres traditionnelles des Inuits avant d’en être arrachée par le gouvernement du Canada. Elle est une survivante des pensionnats autochtones.

« Nous avons besoin de ces documents pour retrouver notre propre histoire, parce que l’on nous a dit que nous ne pouvions plus être Inuit quand nous avons rejoint ces écoles.

« Merci d’accepter de nous aider. Il faudra peut-être du temps avant que nous ne devenions des amis, mais au moins, nous pourrons être voisins. »

Sur ces mots, toutes les têtes dans la salle acquiescent.

| Compléter l’histoire

Le délai d’attente pour la consultation des dossiers passera donc de 50, à deux ans. Parmi l’assemblée, le père Ken Thorson, Provincial d’OMI Lacombe Canada (les Oblats), explique pourquoi ce choix. « Deux ans nous donnent le temps de faire ce qui est nécessaire après le décès d’un prêtre. Par exemple, pour contacter ses proches, pour s’assurer que les dossiers soient aussi précis que possible et prêts à partir dans la sphère publique. »

L’on apprenait aussi que les Oblats financeraient un poste d’archiviste pour une durée d’un an au CNVR afin de superviser le transfert des dossiers des Oblats, mais aussi pour effectuer des recherches sur le rôle que ces derniers ont joué dans les pensionnats.Alors que certains documents sont vieux de 150 ans, père Ken Thorson estime qu’ils permettront aux survivants et aux communautés « d’avoir accès à des informations qu’ils n’avaient pas auparavant ».
Leur permettant ainsi de « compléter l’histoire ».

Pour ce qui est des informations contenues dans les dossiers personnels des oblats, elles varieront d’un dossier à l’autre, d’une unité oblate à l’autre. L’on pourra y trouver, entre autres, les correspondances que le prêtre pouvait entretenir avec son chef provincial, ses proches ou encore ses collè-
gues.

Le directeur des archives du CNVR, Raymond Frogner est catégorique, ces données apporteront beaucoup au travail des chercheurs.

| Aider la recherche

« On peut voir l’histoire de chacun d’entre eux, leurs informations, où ils étaient employés. Aussi les lieux et dates de naissance. Dans ces dossiers, l’on trouve aussi les rapports de leurs supérieurs qui donnent une évaluation. À la lecture de l’évaluation, on peut en conclure certaines choses sur le comportement de l’oblat, s’il était pro-blématique par exemple.

« On comprend qu’il y a eu des crimes envers les enfants, mais on voit peu d’informations à propos de ces épisodes-là dans les dossiers. Mais, on peut lire entre les lignes. Par exemple, si un père oblat est changé d’école tous les deux ans, on peut en déduire qu’il y avait un problème, car il existe beaucoup de pères qui ont enseigné dans un seul pensionnat toute leur car-rière. »

Offrir aux chercheurs les moyens de faire la lumière sur les exactions commises à l’époque, c’est certain, mais l’accès à ces documents va également pouvoir aider à brosser un portrait plus fidèle, à la fois de la réalité historique des pensionnats autochtones, mais aussi de leurs acteurs.

Le travail accompli jusqu’alors par Raymond Frogner et ses équipes a permis d’identifier 707 oblats qui ont été impliqués dans les pensionnats autochtones. Fait intéressant, 299 d’entre eux étaient originaires du Québec.

« C’est un exemple des possibilités de recherche, note Raymond Frogner. On sait que le narratif du Québec était de dire que les pensionnats autochtones ne concernent pas le Québec, que c’est le problème du Nord et de l’Ouest. Mais si 42 % des prêtres oblats sont québécois, alors le problème devient le leur. »

D’autant plus qu’il pourrait y en avoir bien davantage. Les prêtres identifiés pour le moment sont décédés il y a plus de 50 ans. C’est en cela que cette nouvelle entente va permettre d’accélérer les choses.

Il faut alors espérer que les archives soient complètes.

Aujourd’hui, les documents rédigés en français qui concernent les oblats sont conservés en grande partie aux archives Deschâtelets de Montréal. Toutefois, le Centre du Patrimoine de Saint-Boniface en compte lui aussi un bon nombre. Les dossiers anglais quant à eux sont conservés pour la plupart aux archives provinciales de l’Alberta, à Edmonton. Ils seront donc numérisés avant d’être transférés au CNVR et rendus publics. À ce propos, un travail de traduction sera mis en place afin d’en assurer l’accessibilité. Le directeur des archives du CNVR le dit lui-même : « le système de gestion des documents chez les oblats n’était pas très
bon ».

Alors quand on lui demande s’il est possible que certains documents aient été perdus, Raymond Frogner nous dit ceci :

« Les listes de Deschâtelets ne sont pas les mêmes que celles qui existent ici au Centre du patrimoine, alors nous sommes en droit de nous poser la question. »

Malgré tout, l’archiviste souligne tout de même l’importance et la valeur de l’entente signée le mardi 3 décembre.

Cette entente complé-mentaire intervient un an et demi après une autre signée Bureau de l’État civil du Manitoba au mois de mars 2023. À l’époque, le CNVR avait obtenu l’accès aux certificats de décès des enfants autochtones.

Alors lentement mais sûrement, grâce au travail des archivistes et des chercheurs, l’on assemble les pièces du puzzle.

Interrogé sur la suite des évènements, Raymond Frogner laissait entendre qu’il espérait voir un accord similaire à celui-ci être trouvé avec les Sœurs grises, les Sœurs de la Charité ou encore les Sœurs de Sainte-Anne.

« Si l’on n’en sait pas beaucoup à ce sujet, on sait tout de même qu’elles avaient aussi la charge de s’occuper des pensionnats. »

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  • Date de création 13 décembre, 2024
  • Dernière mise à jour 13 décembre, 2024
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