En quête d’argent, les organismes communautaires francophones se mobilisent
En Atlantique, les organismes à but non lucratif francophones souffrent d’un sous-financement chronique. Pour garder la tête hors de l’eau, ils n’ont de cesse d’innover et de collaborer au-delà des frontières provinciales. Mise en commun d’employés, création de services partagés, les solutions imaginées sont nombreuses.
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Marine Ernoult
IJL – Réseau.Presse – Acadie Nouvelle - Atl
«Nous sommes toujours à bout de souffle, à calculer nos dépenses, à limiter nos déplacements pour ne pas finir en déficit», alerte la présidente de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB), Nicole Arseneau Sluyter.
La directrice générale du Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick (RFNB), Andrée-Anne Leblanc, s’inquiète elle aussi d’une «situation très précaire», liée à un «sous-financement chronique.»
«Fonds insuffisants», «problème récurrent», «pression énorme», les mêmes mots reviennent dans la bouche des responsables des organismes à but non lucratif francophones, en compétition pour accéder à de maigres subsides.
Les ministères fédéraux, Patrimoine canadien et Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), ainsi que les provinces représentent leurs principaux bailleurs de fonds.
À la suite du Plan d’action pour les langues officielles 2023-2028, Patrimoine canadien a bonifié le financement des organismes de 12,5% pour l’année 2023-2024. Après un examen au cas par cas, certains d’entre eux devraient également bénéficier d’une seconde augmentation de 12,5%.
Mais cette intervention intervient tard, «après plus de vingt ans de stagnation où l’inflation n’a jamais été prise en compte», observe le directeur général de la Fédération des francophones de Terre-Neuve et du Labrador (FFTNL), Gaël Corbineau.
«Ça ne rattrape pas l’inflation depuis la COVID-19, les coûts ont explosé et les budgets n’ont pas suivi», poursuit la directrice générale de la Société acadienne et francophone de l’Île-du-Prince-Édouard (SAF’Île), Isabelle Dasylva-Gill.
Finances et ressources humaines mutualisées
Du côté de la Nouvelle-Écosse, les acteurs communautaires se montrent plus positifs. Le directeur général de la Fédération culturelle acadienne de la Nouvelle-Écosse (FéCANE), Luc d’Eon, assure que les fonds alloués permettent de répondre au mandat, tandis que le directeur général de la Fédération acadienne de Nouvelle-Écosse (FANE), Jules Chiasson, parle d’«un financement pluriannuel assez stable pour payer les salaires et gérer la gouvernance.»
La plupart des structures, perpétuellement à court d’argent, ont néanmoins du mal à offrir des salaires compétitifs et à garder leur personnel aussi longtemps qu’elles le voudraient.
À la FFTNL, Gaël Corbineau doit composer sans secrétaire, sans analyste politique et sans gestionnaire des communications. À la SAF’Île, le poste de communication est également vacant.
«Le roulement de personnel est très élevé, on perd tout le temps des gens compétents, car on est incapable de leur offrir une sécurité de l’emploi», regrette Gaël Corbineau.
«On est constamment en mode recrutement, ça nous empêche d’aller plus profondément dans notre mission», ajoute Andrée-Anne Leblanc.
Pour pallier le manque de financement, les organismes misent plus que jamais sur la collaboration et la mutualisation des ressources. La SANB, par exemple, partage son analyste politique avec la Société nationale de l’Acadie (SNA).
La SAF’Île réfléchit aussi à mettre en commun certains postes. La FANE étudie, quant à elle, la possibilité de regrouper les organisations francophones d’Halifax dans un espace commun.
Surtout, la FANE et la SAF’Île ont mis sur pied des services de finances partagés, auxquels ont respectivement adhéré 19 et 14 organismes.
Recentrer les missions
Les membres profitent ainsi des services de comptables professionnels qui les appuient pour les paies et la planification budgétaire.
«C’est une économie de coût non négligeable et ça allège notre charge administrative et financière. On peut se concentrer pleinement sur notre mandat», salue Luc d’Eon de la FéCANE.
Au Nouveau-Brunswick, la SANB vient de lancer un service de finances partagé similaire. Pour l’instant, seules la Fédération des jeunes francophones du Nouveau-Brunswick (FJFNB) et l’Association francophone des aînées et aînés du Nouveau-Brunswick (Afanb) y sont affiliées. La FFTNL à Terre-Neuve pourrait prochainement s’y joindre.
Il y a trois ans, la SAF’Île a lancé un autre service partagé, en ressources humaines cette fois. Aide pour le recrutement, mise à disposition d’une banque d’experts, les prestations offertes sont multiples. Douze organismes en bénéficient et la FANE négocie actuellement pour rejoindre le projet.
«Notre but est vraiment de réduire les doublons et d’optimiser les ressources», souligne Isabelle Dasylva-Gill, qui évoque l’idée d’un autre service partagé en communication, dans les cartons depuis plusieurs années.
À la FJFNB, le directeur général, Andrew Bender, repense lui aussi le financement «pour mieux répondre aux besoins des jeunes» et cherche de nouveaux partenaires financiers.
Il essaie d’investir le «budget restreint» dans la programmation «principale» de la Fédération – les colloques et la participation citoyenne – tout en réduisant «les activités en périphérie, les plus petits projets dont les dépenses ne sont pas toujours couvertes.»
Plus d’efforts politiques coordonnés
Dans le même temps, les organismes s’allient au niveau politique pour accentuer la pression sur les gouvernements. Depuis 2022, le groupe Équipe Acadie se rend ainsi une fois par an à Fredericton, sous la houlette de la SANB.
Les organisations néo-brunswickoises choisissent un enjeu commun, comme la révision de la loi sur les langues officielles, l’accessibilité aux soins pour les aînés ou le continuum en éducation, et pendant deux jours, elles défendent leur cause auprès des élus et des fonctionnaires provinciaux.
«Ça nous permet d’être plus stratégique dans nos revendications, d’avoir la chance d’être tous sur la même voie pour porter le message», insiste Nicole Arseneau Sluyter.
Au-delà des frontières provinciales, toutes les organisations insistent par ailleurs sur l’importance d’échanger des idées et de meilleures pratiques avec leurs homologues régionaux.
Déjà minés par le sous-financement, les organismes communautaires s’inquiètent désormais de la tenue d’élection fédérale l’an prochain. En cas de changement de majorité à Ottawa, Nicole Arseneau Sluyter s’attend à des «coupures» et à de plus grandes difficultés à obtenir des fonds.
Un cabinet conservateur pourrait effectivement changer la donne, selon le professeur à l’École de kinésiologie et de loisir de l’Université de Moncton, Éric Mathieu Doucet : «Le gouvernement de Stephen Harper avait restreint le financement de certains organismes de défense des droits, notamment féministes.»
Aux yeux du chercheur, le financement pérenne des organismes francophones doit pourtant être une priorité si l’Acadie veut continuer à faire société.
Un mode projet quasi permanent
Les organismes communautaires francophones reçoivent de l’argent des gouvernements fédéral et provinciaux pour leur fonctionnement de base. Cependant, selon Isabelle Dasylva-Gill de la SAF’Île, ce financement pluriannuel «ne correspond même pas à un minimum vital» à leur survie.
Les structures sont donc contraintes de multiplier les demandes de subventions annuelles de quelques milliers de dollars pour offrir des services essentiels à la population.
Andrée-Anne Leblanc du RFNB parle d’un «fardeau administratif très lourd» : «On est toujours en attente de décision, ça ne permet pas de planifier à long terme.»
«On passe plus de temps à développer des projets qu’à travailler sur notre mission avec les jeunes», abonde dans le même sens Andrew Bender de la FJFNB.
Au bout d’un an, les subventions s’épuisent et les organisations doivent à nouveau soumettre un projet, mais avec Patrimoine canadien, elles n’ont pas le droit de proposer le même.
«On n’arrive pas à continuer des initiatives qui marchent, c’est frustrant, il faut réinventer la roue à chaque fois. On n’arrivera jamais à faire des changements systémiques de cette manière», déplore Andrée-Anne Leblanc.
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Photo : La SAF’Île a mis en place des services partagés en finances et en ressources humaines, explique la directrice Isabelle Dasylva-Gill. Collaboration spéciale: Marine Ernoult
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- Date de création 9 décembre, 2024
- Dernière mise à jour 9 décembre, 2024