Pourquoi le nombre de suicides est plus élevé dans le nord de la province?

Depuis de nombreuses années, le taux de suicide dans les régions du nord du Nouveau-Brunswick est le plus élevé de la province. Un professeur en sociologie à l’Université de Moncton tente de comprendre cette dynamique sous une perspective sociale.

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Bobby Therrien

IJL – Réseau.Presse – Acadie Nouvelle

Julien Massicotte dresse, d’entrée de jeu, ce constat alarmant pour les régions du Nord, en particulier le Madawaska et le Restigouche: le taux de suicide par tranche de 100 000 habitants est anormalement élevé, et ce, depuis au moins deux décennies.

Selon les données qu’il a récoltées du bureau du coroner, il a déterminé que la moyenne provinciale de 2000 à 2020 est de 13,7 décès par suicide par tranche de 100 000 habitants. Dans la région d’Edmundston et des environs, ce taux est de 26,2. À Campbellton, il est à 23,1.

Dans le plus récent rapport annuel du coroner en chef, en 2021, les circonscriptions judiciaires de Campbellton (22,5), de Miramichi (19,6), de Woodstock (18,7), d’Edmundston (16,8) et de Bathurst (15,1) étaient toutes au-dessus de la moyenne provinciale de 11,9 suicides par 100 000 habitants.

À l’opposé, Moncton (7,9 suicides par 100 000 habitants), Saint-Jean (9,6) et Fredericton (11,4) étaient sous la moyenne provinciale.

En 2020, Edmundston était au sommet avec un taux de 33,9 suicides par 100 000 personnes. Campbellton a suivi avec 25,9 décès/100 000 habitants alors que Miramichi et Bathurst avaient respectivement un taux de 15,4 et de 11,4. La moyenne provinciale était de 13,8.

Dans cette optique, M. Massicotte s’est interrogé sur la façon dont l’environnement rural peut prédisposer à des comportements suicidaires.

Pour l’instant, celui-ci n’a pas la prétention de dresser un lien de cause à effet sans équivoque entre l’environnement rural et le taux de suicide élevé dans le nord du Nouveau-Brunswick.

Il observe toutefois que la population de cette région est caractérisée par des facteurs comme un degré de scolarité plus faible, des revenus plus bas, des taux de chômage plus élevés, etc.

«On a des indicateurs comme ça qui renvoient une image d’une population qui est un peu plus défavorisée et moins bien pourvue.»

Dans sa recherche, le sociologue a aussi tenté de dresser un portrait socio-historique de la population francophone du Nord en essayant d’expliquer comment celle-ci s’est développée au fil des décennies.

«Si on fait une petite histoire des cinq ou six dernières décennies, on assiste à une espèce de décrochage social et à ce que les économistes appellent le drainage des régions rurales. Il y a aussi une mise en périphérie de cette Acadie rurale par rapport à un Sud plus urbain qui se développe davantage et qui va plutôt bien économiquement.»

Selon M. Massicotte, les habitants du Nord ont, par conséquent, l’impression d’être moins importants et abandonnés.

«À mon sens, ça décrit cet environnement social dans lequel il y a un taux de suicide qui est plus élevé (…) Il n’y a pas de lien de causalité clair, mais, quand on met de côté une région, force est de constater que ces taux de suicide élevés peuvent, du moins à première vue, s’apparenter à ce que Anne Case et Angus Deaton ont qualifié de «morts de désespoir» (Deaths of despair) pour certaines régions appauvries et rurales des États-Unis.»

Julien Massicotte assure que l’Acadie n’est pas dans une situation aussi dramatique. Il croit tout de même que le taux de suicide élevé qui se maintient dans les régions du Nord depuis plusieurs années est un signe que quelque chose cloche.

«Il faut s’en inquiéter et il faut surtout voir comment la ruralité du Nord est différente du reste de la province.»

Le professeur de sociologie remarque que plusieurs petites communautés du Nord sont relativement isolées et ne bénéficient pas de tous les services adéquats, notamment en santé physique et mentale.

«Quand il y a une absence de services, les gens sont plus isolés et pris au dépourvu. En situation de crise ou de désespoir, on peut comprendre comment des statistiques de la sorte sont plus élevées dans le Nord.»

Il juge que bien que les enjeux entourant la santé mentale soient plus connus, les gens ne sont peut-être pas tout à fait habitués à y faire face.

«Que ce soit dans les milieux ruraux, de travail ou familiaux, il faut arrêter d’être mal à l’aise avec les questions de santé mentale et il faut être capable d’avoir des outils facilement accessibles un peu partout.»

Même s’il reconnaît que le fait de s’enlever la vie demeure un geste personnel et individuel, Julien Massicotte croit que la société doit se pencher sur ce qui est fait pour atténuer la problématique et elle doit se demander si elle en fait assez.

«Si tous les efforts sont déployés et que la personne persiste dans son geste, on ne peut pas y faire grand-chose, mais il me semble qu’il y a encore des efforts qui peuvent être déployés. Il y a encore des communautés qui sont laissées à leur compte.»

«C’est aussi un enjeu social dans le sens où à peu près tout le monde connaît quelqu’un qui s’est enlevé la vie (…) Il y a cet aspect familier que l’on trouve dans les communautés rurales.»

Afin de poursuivre sa recherche, le sociologue souhaite d’ailleurs se pencher sur des analyses plus spécifiques sur le suicide dans chaque communauté de cette région.

«Je veux savoir dans quelles communautés les taux de suicide sont plus élevés. Les données du coroner nous permettent de tirer des constats partiels, car elles gravitent autour des plus grandes villes comme Edmundston, Campbellton, Moncton ou Bathurst. J’aimerais savoir quelle est la situation dans toutes les communautés, même les plus petites comme Saint-François, Sainte-Anne, Kedgwick, etc.»

«On veut davantage décrire cette réalité rurale pour voir s’il y a des éléments propres à cette réalité qui peuvent prédisposer les individus à commettre l’irréparable.»

 

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  • Date de création 26 novembre, 2024
  • Dernière mise à jour 26 novembre, 2024
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