L’insécurité alimentaire atteint des sommets

La Voix acadienne - Le jeudi 7 octobre, l’Institut d’études insulaires de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard accueillait un symposium sur l’itinérance et l’insécurité alimentaire dans la province. Deux études inédites montrent que le taux d’insécurité alimentaire atteint 52,8 % dans les communautés rurales et plus de 80 % chez les bénéficiaires de l’aide sociale, contre 28,6 % à l’échelle de toute la province. 

  

Marine Ernoult / IJL – Réseau.Presse – La Voix acadienne

«Les insulaires qui souffrent d’insécurité alimentaire savent très bien cuisiner et gérer leur budget, c’est avant tout un problème de pauvreté, ils n’ont pas assez d’argent pour s’acheter à manger», insiste la professeure de nutrition à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard, Jennifer Taylor.

Elle participe, jeudi 7 octobre, à une conférence sur l’insécurité alimentaire organisée à Charlottetown.

Au Canada, l’insécurité alimentaire est définie comme un accès inadéquat ou incertain à la nourriture, voire carrément un manque de nourriture lié à des ressources financières insuffisantes. 

Elle peut être marginale — les individus s’inquiètent de ne pas avoir assez à manger—, modérée —ils ne sont pas enmesure d’obtenir le type d’aliments dont ils ont besoin —ou grave — ils ne mangent pas à leur faim et sautent des repas. 

À l’Île-du-Prince-Édouard, plus d’une personne sur quatre n’a pas suffisamment d’argent pour s’acheter de la nourriture en quantité suffisante. 

«Cette situation s’aggrave d’année en année, nous avons connu la plus forte augmentation au Canada depuis 2022», alerte Jennifer Taylor. 

 «Chiffres scandaleux» 

La situation est encore pire dans les zones rurales, plus éloignées des épiceries et des supermarchés. Selon une récente étude d’Oliver Batchilder, étudiant à l’Université Mount Allison au Nouveau-Brunswick, le taux d’insécurité alimentaire grimpe à 52,8 % dans les campagnes. 

Le jeune homme a mené son enquête dans six communautés insulaires : à Souris, Trois-Rivières, Crapaud, Kensington, ainsi qu’à O’Leary et Alberton.  

«Les personnes dont les possibilités de transport sont limitées présentent des niveaux plus élevés d’insécurité alimentaire», observe Oliver Batchilder.

«Un grand nombre de personnes ont déclaré qu’elles mangeaient suffisamment, mais que ce n’était pas le type de nourriture qu’elles souhaitaient, ça ne correspondait pas à leurs besoins culturels, nutritionnels ou simplement à leurs préférences alimentaires», ajoute-t-il.

De son côté, Jennifer Taylor publiera une nouvelle recherche au cours de l’hiver à propos des bénéficiaires de l’aide sociale. 

D’après les premiers résultats, un peu plus de «82% des individus qui ont reçu de l’aide sociale pendant au moins un mois au cours de l’année écoulée souffrent d’insécurité alimentaire grave», révèle la nutritionniste. 

La faiblesse des revenus conjuguée à l’explosion de coûts du logement et de l’épicerie expliquent en grande partie ces «chiffres scandaleux», estime-t-elle. 

Jennifer Taylor n’hésite pas à parler de «salaires de misère» : «Il y a un manque d’emplois à temps plein bien rémunérés, le salaire minimum n’augmente pas assez vite et les montants de l’assurance-emploi sont inadéquats.» 

«En zone rurale, nous avons un taux de chômage et des niveaux d’emploi saisonnier plus élevés que dans le reste du pays», complète Oliver Batchilder. 

S’attaquer au fléau de la pauvreté

L’insécurité alimentaire est loin d’être sans conséquences sur la santé des insulaires. Celles et ceux qui mangent mal ou pas à leur faim ont plus de risques de mourir prématurément, de développer des maladies chroniques ou cardiaques, mais aussi des cancers, explique Jennifer Taylor.

«Il y aussi le sentiment de honte et d’échec, l’anxiété et la dépression qui s’installent fréquemment», précise-t-elle. 

Pour faire face à ce fléau, les banques alimentaires, frigos communautaires et soupes populaires se sont multipliés ces dernières décennies. 

«La majorité des personnes concernées ne se rendent même pas dans les banques alimentaires, elles se disent qu’il y a des gens beaucoup plus mal lotis qu’elles et elles ne veulent pas leur prendre de la nourriture», relève Jennifer Taylor.

«Les résidents ruraux comptent beaucoup plus sur l’autosuffisance et sur le partage avec leurs voisins», poursuit Oliver Batchilder.

Jennifer Taylor estime surtout qu’il s’agit de programmes d’urgence qui ne s’attaquent pas à la principale cause du problème, à savoir la pauvreté : «Ce n’est pas la solution, c’est de la nourriture d’urgence. Nous avons besoin de changements politiques urgents et significatifs.»

En avril 2021, l’Assemblée législative de l’Île-du-Prince-Édouard a adopté une loi pour supprimer l’insécurité alimentaire infantile d’ici 2025 et éradiquer définitivement la pauvreté en 2035. Il s’agissait d’une première au pays.

Pour l’instant, le texte n’a pas porté ses fruits. La province détient toujours le triste record national du plus fort taux d’insécurité alimentaire chez les enfants.  

  

PHOTOS :  

1- «Les résidents ruraux comptent beaucoup plus sur l’autosuffisance et sur le partage avec leurs voisins», détaille Oliver Batchilder.  (Photo : Marine Ernoult)

2- La nutritionniste Jennifer Taylor explique que la majorité des personnes qui en auraient besoin ne se rendent même pas dans les banques alimentaires.  (Photo : Marine Ernoult)

 

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  • Date de création 12 novembre, 2024
  • Dernière mise à jour 12 novembre, 2024
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