Médecine familiale: le système est au bord du gouffre

L’épuisement professionnel, le manque de ressources et le regard que leur porte parfois la population ne sont que quelques défis auxquels sont confrontés les médecins de famille au Nouveau-Brunswick.

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Bobby Therrien

IJL – Réseau.Presse – Acadie Nouvelle

La Société médicale du Nouveau-Brunswick a fait un portrait de la situation lors de son forum communautaire sur l’état des soins primaires, jeudi.

Pour l’occasion, des représentants de l’association qui regroupe plus de 2000 médecins de la province se sont déplacés dans des régions qui, selon eux, sont particulièrement vulnérables en raison du profil démographique des patients et de l’accès plus faible aux fournisseurs de soins.

Edmundston, ainsi que d’autres communautés comme Sussex, Grand-Sault, Centreville, Miramichi et même Fredericton ont été ciblés par la SMNB lors de sa tournée.

Le chef de la direction de la Société médicale, René Boudreau, a présenté certains constats pour le moins alarmants.

«Il y a des chiffres qui nous font très peur par rapport à ce que l’avenir nous réserve et comment on va répondre à ce que ça veut dire.»

Le premier constat, issu de statistiques qui ont été présentées à maintes reprises au cours des dernières années, est la diminution constante du nombre de patients bénéficiant des services d’un médecin de famille dans la province.

Pendant plus de 15 ans, le taux d’accès à un pourvoyeur de soins primaires au Nouveau-Brunswick dépassait la barre des 90%. À partir de 2017, ce nombre a commencé à chuter pour atteindre 79% en 2023.

«Avant 2017, on était parmi les meilleurs au Canada. On avait des enjeux ponctuels et une petite clientèle sans accès, mais on est passé, en six ans, de 93% à 79%. Il y a eu un effondrement de l’accès aux soins primaires et c’est pour ça qu’on en parle beaucoup plus aujourd’hui», a expliqué M. Boudreau.

La Société médicale estime que 719 médecins de famille pratiquent au N.-B. Environ la moitié de ce groupe est âgée de 50 ans et plus et dessert plus de 290 000 patients.

Selon les données présentées, 9000 patients voient des médecins qui sont âgés de 80 ans et plus; 11 000 ont un médecin âgé de 75 à 80 ans; 20 000 sont suivis par des médecins âgés de 70 à 75 ans; 46 000 sont vus par un médecin de 65 à 70 ans; 70 000 par un médecin âgé de 60 à 65 ans; 71 000 par un médecin de 55 à 60 ans; et 65 000 voient un médecin de 50 à 55 ans.

Avec l’âge de la retraite chez les médecins qui tend à revenir vers une moyenne semblable à d’autres professions pour diverses raisons qui n’étaient pas prises en compte autrefois, René Boudreau croit que cette dynamique engendrera des enjeux de recrutement et de rétention importants dans le futur.

Selon le chef de la direction de la SMNB, la croissance de la population au cours des dernières années explique en partie la problématique. Bref, la population a grandi plus rapidement que ce que le système pouvait absorber.

Toujours du côté démographique, le vieillissement de la population a, selon M. Boudreau, restreint la capacité des médecins de famille à voir un nombre aussi élevé de patients qu’auparavant.

«Ce n’est donc pas seulement qu’il y a des médecins qui font moins d’heures afin d’avoir un meilleur équilibre vie-travail ou qu’ils ne veulent pas travailler 80 heures par semaine. Vous seriez surpris qu’il y ait encore beaucoup de médecins qui font ça.»

Par conséquent, le fait qu’il y ait un plus grand nombre de patients qui vivent plus longtemps complexifie la tâche du médecin qui doit l’examiner ce qui réduit le nombre de personnes qu’il peut rencontrer dans une journée.

«Même pour nos médecins les plus aguerris, voir 20 patients par jour, c’est beaucoup.»

Dre Julie Castonguay, médecin de famille à Edmundston, dit ressentir la pression qui est exercée sur les patients et les médecins en raison du contexte actuel.

«Fondamentalement, j’aime mon travail, mais la réalité est que la pression est là tous les jours. Ce n’est pas juste une question économique, mais c’est une complexité des cas, le fait de faire plus avec moins, sans ressources. On manque de tout, partout.»

Elle a ajouté que si les médecins de famille venaient à disparaître, ce serait l’ensemble du système de santé qui s’écroulerait. Il est impératif, selon elle, de faire comprendre aux futurs médecins qu’il s’agit toujours d’un emploi valorisant.

«Il n’y a personne qui pourrait survivre sans l’accès aux soins primaires en communauté. Je pense que des spécialistes diraient la même chose. Un spécialiste qui n’a pas de soutien en soins de santé primaire, ce n’est pas mieux pour lui. On est la porte d’accès au système de santé et il est temps que l’on ait du soutien.»

Rendre la profession attirante

Le troisième grand défi, celui sur lequel les communautés pourraient avoir davantage de contrôle selon la Société médicale du Nouveau-Brunswick, est de rendre la médecine familiale attirante pour les jeunes médecins, mais aussi auprès de ceux qui sont établis ou en fin de carrière.

Selon René Boudreau, il n’est pas nécessairement question de salaires, contrairement à la croyance populaire. L’objectif est de soutenir une entreprise en offrant plus de ressources aux médecins qui, aux yeux de l’organisme, sont des entrepreneurs qui doivent gérer leur clinique et y investir de l’argent.

Selon les données partagées par la SMNB, 80% des médecins de famille dans la province sont payés à l’acte. Ils sont payés un peu moins de 50$ par visite régulière et 29$ pour une visite sans rendez-vous, ce qui en fait la moins lucrative des pratiques pour un médecin de famille.

«Il y a eu un détachement de la réalité du marché. C’est facile de dire que tous les médecins sont assez riches, mais ça n’a rien à voir avec le médecin. C’est à propos de sa clinique. Avec 49,28$ par visite, tu ne peux pas mettre tellement d’argent dans ta clinique.»

«Présentement, c’est le choix économique le moins intéressant. Les gens font des choix en fonction de ces conditions économiques et de l’environnement de travail.»

Dre Michèle Michaud, directrice médicale de la zone 4 pour le Réseau de santé Vitalité, soutient que les jeunes médecins comprennent très bien les frais associés à la gestion d’un bureau, tels que les lourdeurs administratives, la gestion du personnel, etc. Elle estime qu’ils pourraient tout de même découvrir des éléments positifs.

«Ça devient lourd pour les médecins et ce n’est pas tout le monde qui veut s’embarquer là-dedans. Le bureau apporte aussi des bénéfices, comme celui de venir en aide à plein de gens (…) Il y a un bénéfice à connaître les gens, à faire les liens familiaux et comprendre les réalités de tout le monde.»

Elle croit que des réalisations positives ont été réalisées, notamment par l’entremise de la Société médicale du Nouveau-Brunswick.

Elle soutient également qu’il existe un engouement pour la région et qui se traduit par des visites régulières d’étudiants du Québec.

Une solution connue, mais difficile à réaliser

Pour René Boudreau et bien d’autres médecins de famille, la solution est évidente: il faut entourer le médecin d’une équipe multidisciplinaire et d’une infrastructure appropriée. Selon M. Boudreau, cette idée a été explorée à maintes reprises par le passé. Le Réseau de santé Vitalité tente d’ailleurs, depuis quelques années, de développer de telles équipes.

«Ça marche et ça donne de beaux résultats, mais ça frappe un mur de brique, parce que l’on parle d’un projet d’environ 200-300 millions $. On pense que c’est le temps (d’investir), car la crise est à un point où l’on n’aura pas le choix de faire des investissements.»

«On n’a pas ces équipes, car on ne les a jamais bâties de façon sérieuse, mis à part des projets pilotes ici et là.»

La Dre Joanne LeBlanc admet que l’investissement initial pour la mise en place d’un meilleur système collaboratif sera important, mais a bon espoir qu’il rapportera des dividendes à long terme.

«J’ose espérer que l’on va économiser de l’argent, car on aura moins de monde malade. On sait que c’est lors des six derniers mois de vie d’un patient que se trouve la grande majorité des coûts sur le système de santé. Si on peut les amener à être en santé plus longtemps, on devrait dépenser moins d’argent à la longue.»

Pour la Société médicale du Nouveau-Brunswick, le succès d’une telle entreprise passe par la construction d’un système qui commence dans le bas de la pyramide, soit au sein même des communautés.

«Les modèles qui sont bâtis par le bas ont tendance à avoir plus de traction», a expliqué René Boudreau.

L’objectif, selon lui, est aussi de convaincre une province qui, depuis 2008, est sous la moyenne canadienne en ce qui concerne l’investissement de fonds publics dans les soins de santé. Selon la SMNB, pour rejoindre la moyenne nationale, le Nouveau-Brunswick devra investir 270 millions$ de plus annuellement.

Pour atteindre le niveau des autres provinces de l’Atlantique, il faudrait investir beaucoup plus selon la SMNB. On parle de 745 millions$ supplémentaires pour être comparable à l’Île-du-Prince-Édouard, 879 millions$ pour se rendre au même seuil que la Nouvelle-Écosse et près de deux milliards de dollars pour atteindre le niveau de Terre-Neuve-et-Labrador.

«Il y a un rattrapage à faire qui est évident et ça l’est quand tu entres dans n’importe quelle clinique ou hôpital. On a mis beaucoup de pression sur notre système afin de faire plus avec moins (…) On a aussi des médecins qui vont chercher le moins d’argent dans un système qui n’a déjà pas beaucoup d’argent.»

Selon le maire d’Edmundston, Eric Marquis, le grand défi est d’accroître la participation des dirigeants aux discussions entourant les soins de santé primaires dans sa région.

«La Ville d’Edmundston a mis en place deux comités de santé il y a un an et demi. Malheureusement, il y en a un, pour voir comment la Municipalité pouvait appuyer Vitalité pour développer une clinique de santé, qui n’a pas marché. On peut mettre des choses ensemble, mais s’il n’y a pas de volonté de faire avancer le tout, ça devient difficile.»

«Ça prend une volonté de sortir des bureaux et prendre connaissance de notre réalité au Nord-Ouest, au Nord-Est et ailleurs au Nouveau-Brunswick.»

M. Marquis reconnaît qu’Edmundston a aussi connu des difficultés par rapport au recrutement de nouveaux professionnels de la santé.

«À force de frapper un mur tout le temps, on se dit : si on ne peut pas avoir d’aide de personne, on va le faire entre nous autres. Pour chaque occasion, on va s’occuper de rencontrer les personnes qui viennent ici pour leur montrer notre réalité au Nord-Ouest et comment on peut aller les chercher. On le fait, mais on dirait qu’on le fait presque en cachette. C’est dommage qu’on en soit rendu là.»

Selon René Boudreau, une partie du problème dans la région d’Edmundston est la présence d’un hôpital régional qui donne l’illusion que la région est bien desservie en termes de soins de santé primaires, alors qu’elle est plus pauvre que bien des régions.

«Avoir un hôpital majeur dans un centre de population de cette grandeur, c’est nécessaire en raison de la géographie, mais ce n’est pas habituel. Cela fait en sorte que le taux de médecin par personne qui est nécessaire est plus élevé qu’une municipalité normale, car les médecins s’assurent, une grande partie de leur temps, que cette bâtisse fonctionne.»

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  • Date de création 30 septembre, 2024
  • Dernière mise à jour 30 septembre, 2024
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