L’hôpital cumule les déficits depuis trois ans
Les dirigeants sonnent l’alarme face au manque de financement et de personnel
Christian Gammon-Roy
IJL – Réseau.Presse - Tribune : la Voix du Nipissing Ouest
De nombreux hôpitaux ontariens sont confrontés à une crise financière et l'Hôpital général de Nipissing Ouest (HNGO) ne fait malheureusement pas exception. Dans un communiqué émis le 12 septembre, Barry Bertrand, président du conseil d'administration de l'HGNO, et Sue Lebeau, ancienne présidente-directrice générale, ont souligné les difficultés financières actuelles et imminentes des petits hôpitaux ruraux du nord-est de l'Ontario, et en particulier de l'HGNO. L’hôpital local souffre notamment de déficits financiers pour chacun des deux derniers exercices, et d'un autre déficit prévu de 2 millions de dollars pour cette année fiscale. Avant ces trois dernières années, l’HGNO n'avait jamais enregistré de déficit.
Tirer la sonnette d'alarme sur la situation financière de l'hôpital est un moyen de secouer la province, affirme Mme Lebeau, insistant que la perte de petits hôpitaux ruraux comme l’HGNO serait catastrophique pour les communautés. Elle ajoute que les grands hôpitaux, comme celui de North Bay, ont déjà du mal à répondre à la demande et qu'ils ne pourraient pas supporter la pression supplémentaire s’ils devaient desservir également les populations environnantes.
«Nous ne sommes pas seulement essentiels aux gens d’ici, mais nous sommes aussi un moteur économique majeur dans notre communauté ; nous soutenons les entreprises locales. Nous aidons des patients qui se trouveraient à plus d'une heure de route de l'hôpital le plus proche, qui est de toute façon déjà trop plein pour pouvoir accueillir notre communauté locale. Nous faisons donc partie d'un système plus vaste qui dépend de nous. C'est la raison pour laquelle nous sonnons l’alarme. C'est pour rappeler au ministère que les petits hôpitaux et les hôpitaux du Nord jouent un rôle important dans le système de santé, et que si vous nous perdiez demain, et si vous perdiez tous les hôpitaux du Nord, le système s'effondrerait,» affirme Mme Lebeau. «Collectivement, les petits hôpitaux du nord-est de l'Ontario contribuent au système de soins de santé en offrant plus de 900 lits pour les patients en soins de courte et de longue durée, soulageant ainsi les grands hôpitaux (…) et gardant les patients près de chez eux.»
Selon Mme Lebeau, les principales causes du déficit sont le recours à des agences privées de soins infirmiers en raison de la pénurie de personnel régulier; les coûts non financés des médecins; et les mises à niveau des systèmes et d’équipement vieillissants. Le coût des soins infirmiers intérimaires s'est élevé à 2 millions de dollars par an au cours des deux derniers exercices, ce qui a largement contribué aux déficits de 3 millions et 2 millions de dollars respectivement enregistrés au cours de ces deux années fiscales. Selon Mme Lebeau, l'embauche d'une infirmière intérimaire pour un quart de travail peut coûter à l'hôpital le double, voire plus, du coût d'une infirmière salariée.
La dotation en médecins peut s'avérer encore plus coûteuse, car il faut souvent faire appel à des médecins suppléants pour assurer les gardes aux urgences. «En ce qui concerne la suppléance, Professions Santé Ontario s'en occupe. Cependant, nous devons souvent payer des primes si nous ne pouvons pas remplir l’horaire. Il faut donc payer plusieurs dizaines, voire une centaine de dollars de plus par heure pour assurer les gardes de dernière minute,» explique Mme Lebeau, ajoutant que ces coûts supplémentaires ne sont pas du tout couverts. «Pour garder les urgences ouvertes, nous devons puiser dans les fonds de l'hôpital et ces dépenses ne sont pas inscrites au budget.»
En plus de devoir faire appel à du personnel intérimaire pour remplir les quarts de travail, les coûts du personnel régulier ont largement grimpé à la suite de la loi 124. Jusqu'à récemment, les travailleurs du secteur public de l'Ontario étaient soumis à un plafond d'un pour cent sur trois ans en augmentations de salaire, mais la loi a été abrogée lorsque les tribunaux l'ont jugée inconstitutionnelle. Le plafonnement des salaires ayant été annulé, les travailleurs hospitaliers perçoivent aujourd'hui d'importants arriérés de salaire, qui n'ont pas été tous remboursés par le gouvernement. «Nous avons reçu seulement 85% de cet argent. Nous n'avons jamais été entièrement remboursés pour [les coûts de] la loi 124. Je pense qu'un jour ou l'autre, la province nous remboursera peut-être, mais je n'en sais rien. De plus, les accords qui ont suivi ont fini par être plus généreux encore que les augmentations qu’il y auraient eu sans la loi 124,» estime Mme Lebeau, soulignant qu’ils ont dû négocier les contrats des employés en ayant les mains liées par le jugement sur la loi 124.
En plus de l'explosion des coûts des ressources humaines, l’HGNO a consacré beaucoup d'argent à la modernisation des équipements et des systèmes. Selon son communiqué, «les mises à jour essentielles des systèmes numériques cliniques et financiers ont entraîné des dépenses de fonctionnement annuelles allant jusqu’à 450 000$, ainsi que [des dépenses capitales en] infrastructure (…) de plus de 2 millions de dollars.» En outre, l'hôpital a du matériel de laboratoire à remplacer, notamment le mammographe qui, selon Mme Lebeau, arrivera en fin de vie cette année et coûtera des centaines de milliers de dollars. Sans cet équipement, des services tels que l'imagerie diagnostique et les analyses de laboratoire devraient être effectués dans des hôpitaux plus grands, à l'extérieur de la ville, et les listes d'attente seraient beaucoup plus longues.
La plupart de ces problèmes sont liés au financement. Bien sûr, il faudrait augmenter le nombre d'employés locaux et réduire le recours au personnel intérimaire, mais Mme Lebeau rappelle que le fait d'attirer des professionnels en santé reste une préoccupation d'ordre financier. Il faut investir pour recruter et garder ces professionnels, dit-elle, et cela ne doit pas reposer sur l’hôpital seul. «Je pense que nous devons mettre en commun des fonds pour attirer des médecins et travailler ensemble en tant que communauté pour s'assurer non seulement qu'ils aient un emploi satisfaisant, mais aussi que leur partenaire puisse trouver un emploi local. C'est un effort communautaire. Il faut entourer ces recrues, découvrir ce qui les fait vibrer et ce qu'elles veulent, puis travailler ensemble en tant que communauté pour leur fournir,» explique Mme Lebeau.
Du côté positif, Mme Lebeau assure que la dotation en personnel n'a pas diminué, du moins ici. La Coalition ontarienne de la santé a signalé que l'hôpital de Rainy River perdra ses trois médecins locaux à temps plein d'ici novembre, et une étude publiée le 24 septembre par l'Institut économique de Montréal montre que, sur 100 nouvelles infirmières au Canada, 35 quittent la profession avant l'âge de 35 ans. Lorsqu'on lui demande si des crises similaires se produisent ici, Mme Lebeau est heureuse d'annoncer que le personnel local reste sur place.
Le défi consiste à recruter davantage de personnel, et Mme Lebeau admet que «il y a des trous partout dans mon horaire. Nous avons frôlé la catastrophe à six reprises au mois d'août, lorsque nous étions à 4 ou 6 jours d'une garde sans personne pour remplir ce quart de travail. Aujourd'hui même, j'ai assuré les gardes de dimanche et de lundi, j'en ai deux autres la semaine prochaine qui ne sont pas assurées, et quelques autres la semaine suivante.»
Interrogée sur d'éventuelles interruptions de services en raison de ces pénuries de personnel, Mme Lebeau se dit une fois de plus reconnaissante de n'avoir pas eu à fermer les urgences ou d'autres services, mais il s'en est fallu de peu par moment. «Nous avons failli, et il nous est arrivé à deux reprises de devoir envoyer très rapidement des transports à Toronto lorsque des médecins arrivaient en service de nuit et que leur vol était annulé.»
Jusqu'à présent, les appels à l’aide des hôpitaux n'ont abouti qu'à des pansements temporaires, sans solution permanente, et Mme Lebeau dit qu'ils ont dû se battre à chaque étape pour obtenir même ces petites doses d’aide livrées au compte-goutte. Elle a fait partie de la délégation de la municipalité de Nipissing Ouest auprès du ministre de la Santé au congrès de l’Association des municipalités de l’Ontario, pour s'assurer que la province soit bien consciente de la crise. «Avant cela, notre directeur financier et moi-même avons réuni 26 hôpitaux du Nord pour écrire une lettre au ministère, avant Noël. Nous avons fini par avoir plusieurs réunions avec le sous-ministre adjoint, et nous avons obtenu un financement ponctuel pour répondre à la situation de crise, non seulement pour notre hôpital, mais aussi pour plusieurs autres dans cet état critique, mais c’était une mesure extraordinaire seulement. Nous avons donc obtenu des résultats à court terme,» reconnaît-elle.
Malheureusement, ces revendications constantes ajoutent à la charge déjà lourde des administrateurs d'hôpitaux, et le Nipissing Ouest est loin d’être la seule communauté ainsi affligée. «En Ontario, 135 hôpitaux sur 136 prévoient un déficit cette année,» déplore Mme Lebeau, pointant vers un problème systémique.
Sue Lebeau quitte pour chercher des solutions ailleurs
Dans son entretien avec la Tribune, Mme Lebeau évoque également son départ du poste de présidente-directrice générale de l’HGNO, et tient à mettre fin aux rumeurs selon lesquelles son départ serait lié au déficit. «Je passe à une autre partie du système. Je vais devenir directrice générale de l'équipe de santé de Sudbury Espanola Manitoulin Elliot Lake,» révèle-t-elle, assurant que le conseil d'administration de l'hôpital serait heureux de la garder si elle changeait d'avis.
Mme Lebeau affirme que dans ses nouvelles fonctions, elle pourra se concentrer sur l'expansion des soins primaires, qui constituent selon elle une piste de solution pour alléger le fardeau qui pèse sur les hôpitaux ontariens. Tout comme les petits hôpitaux allègent la charge des grands, les soins primaires peuvent aider un patient avant qu'il n'ait besoin d'accéder aux services hospitaliers. «J'ai l'impression que les réponses sont là. Si nous avons de meilleurs soins primaires, nous n'aurons pas autant besoin des hôpitaux. Les gens veulent être soignés chez eux s'ils le peuvent. Qui veut aller à l'hôpital ou dans un centre de soins de longue durée s'il peut être soigné chez lui ? Je pense que les hôpitaux ont porté une part démesurée d’une très lourde charge, surtout pendant la pandémie, mais même avant. Ils ont été les chefs de file du système et sont souvent les seuls à fournir des soins primaires et d'autres services. Je pense que nous devons soutenir à la fois les hôpitaux et les soins de santé primaires afin de surmonter cette situation,» suggère Mme Lebeau.
Interrogée spécifiquement sur le déficit de l’hôpital, Mme Lebeau reconnaît qu’elle aurait pu prendre certaines mesures pour le réduire, mais la communauté en aurait payer le prix et elle n’était pas prête à priver les patients de services. «Aurait-il pu être moins grand [le déficit]? Peut-être, mais c’était soit accepter un déficit, soit fermer des services,» affirme-t-elle. Lorsque Mme Lebeau a assumé ses fonctions de directrice générale en 2022, elle a assuré vouloir éviter à tout prix l’interruption de services, et elle a tenu cette promesse tout au long de son mandat. «J'ai déjà vécu une fermeture, je ne veux pas revivre cela et je ne veux pas faire vivre cela à notre communauté,» insiste-t-elle. «Je vis ici, j'ai des proches qui vivent ici, j'aime cette communauté. Vous méritez d'avoir un hôpital. Je continuerai à vivre ici, donc je veux que cet hôpital continue à exister.»
Entre-temps, l’HGNO a accueilli un nouveau directeur général par intérim. «Je laisse l'hôpital entre de bonnes mains. Richard Beauchamp assure l'intérim, et il l'a déjà fait dans un autre hôpital. Il est spécialisé dans la santé et les ressources humaines, ce qui est parfait,» assure Mme Lebeau, ajoutant qu'elle restera «à sa disposition aussi longtemps qu’il en aura besoin.» Quant à l’embauche d’une direction permanente, Mme Lebeau estime que son successeur devrait être nommé «en mars au plus tard, en janvier au plus tôt.»
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Sue Lebeau, présidente-directrice générale de l'Hôpital général de Nipissing Ouest jusqu’à récemment, espère avoir un plus grand impact sur le système de santé dans un autre rôle.
Crédit photo : Courtoisie
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- Date de création 28 septembre, 2024
- Dernière mise à jour 28 septembre, 2024