Cinq années de Fierté et de progrès

Christian Gammon-Roy

IJL – Réseau.Presse - Tribune : la Voix du Nipissing Ouest

 

Bien que le mois de juin ne soit pas encore terminé, Fierté Nipissing Ouest a conclu sa série d'activités du Mois de la Fierté et les membres ont pris le temps de se remémorer les accomplissements des cinq dernières années tout en réfléchissant à des mesures pour rendre le Nipissing Ouest encore plus inclusif.

Sandee Guindon, membre du conseil d'administration et alliée de Fierté Nipissing Ouest, est présente depuis le début. «J’ai plusieurs amis gais qui étaient à l'origine du comité et qui cherchaient une voix alliée pour en faire partie dès le début,» se souvient-elle. Selon Mme Guindon, les restrictions sanitaires au cours des premières années ont peut-être été bénéfiques, en fin de compte, pour le comité, car celui-ci a pris le temps de construire lentement et discrètement des fondations solides. Cela aurait empêché les détracteurs de sortir pour s'opposer à eux, ce qui leur a donné le temps de consolider leur soutien et leur force, d'après Mme Guindon.

Le comité de la Fierté a également reçu l'aide des membres du conseil municipal de l'époque, notamment l'ancien conseiller Jeremy Séguin et l'ancienne mairesse Joanne Savage, qui ont tous deux siégé au comité, souligne Mme Guindon. «Les choses se passaient vraiment en coulisses, toutes les démarches administratives prenaient beaucoup de temps,» explique-t-elle. Or, dès sa troisième année, le comité était enfin prêt à organiser des événements de plus grande envergure, au moment même où les restrictions commençaient à être levées.

Michel Gervais, président de Fierté Nipissing Ouest, revient sur le lever du drapeau à la Baie Minnehaha et sur l'impact de ce geste symbolique. «Ça fait cinq ans, donc les gens sont au courant, ils s'y attendent et ils nous soutiennent. Je ne peux rien demander de plus,» déclare-t-il à propos de l’événement qui lance chaque année le Mois de la Fierté et qui attire une foule de plus en plus nombreuse.

«Nous sommes reconnaissants à la municipalité d'autoriser le lever du drapeau. (...) Ce genre de soutien fait les manchettes dernièrement, cela est controversé à certains endroits,» ajoute Mme Guindon. En effet, d'autres municipalités du nord de l'Ontario ne se sont pas montrées aussi progressistes : le conseil municipal d'East Ferris a refusé de hisser le drapeau de la Fierté; un drapeau a été brûlé à Desbarats (canton de Johnson, près de Sault-Ste-Marie); le défilé de la Fierté a été annulé l'an dernier à Sudbury et rebaptisé à North Bay.

Le niveau de soutien communautaire ici, comparativement, continue d'épater les membres de Fierté Nipissing Ouest, qui ne cessent de le souligner avec reconnaissance et soulagement. Selon M. Gervais, ce soutien est un signe fort des progrès réalisés et du fait que nous vivons dans une communauté saine et accueillante. Le fait d'attirer de nouvelles personnes au Nipissing Ouest a des retombées positives évidentes pour la municipalité, ajoute le président. «Je pense que l'impact se fait sentir dans la communauté. J'ai remarqué, surtout au cours de la dernière année, que des personnes queers quittaient la ville pour venir s'installer ici. J'ai reçu des commentaires disant que l'existence d'un groupe de la Fierté ici avait influencé leur décision de déménager. C'était le grand rêve, mais je ne pensais pas qu'il deviendrait réalité aussi rapidement, et cela a eu un impact positif sur la vie des gens,» révèle-t-il.

Mme Guindon fait remarquer aussi d'autres signes d'appui, plus subtils mais visibles tout au long de l'année. «Beaucoup d'entreprises de Nipissing Ouest ont de petits autocollants sur leur porte ou près de leur caisse enregistreuse, indiquant qu'elles sont un endroit sûr et inclusif,» donne-t-elle comme exemple. Les membres du comité mentionnent régulièrement Sandy's Closet et Sonia's Patio comme des alliés importants. Sandy's Closet vend des articles de promotion de Fierté Nipissing Ouest tout au long de l'année, et Sonia's Patio accueille souvent des événements de la Fierté, comme la fête suivant le défilé de la Fierté.

S'afficher en grand pour le mois de la Fierté ou faire un char allégorique pour le défilé n'est pas à la portée de toutes les petites entreprises locales, dont plusieurs n'ont ni la main-d'œuvre, ni le temps, ni les fonds nécessaires pour le faire. Le comité en est bien conscient. Cependant, l'organisme reconnaît qu'il y a d'autres moyens d'offrir du soutien et selon Mme Guindon, les commerces qui s'affichent comme alliés tout au long de l'année offrent une aide aussi précieuse qui favorise l'acceptation de tous dans notre communauté.

Cinq ans, ce n'est pas si long, et pourtant Luc Charles a constaté plus de progrès au cours des cinq dernières années qu'au cours de toutes ses années précédentes.  «Je remarque beaucoup plus d'ouverture. Beaucoup de gens viennent me voir et me remercient pour le travail que je fais au sein du comité et en général pour faire comprendre aux gens qui nous sommes en tant que personnes gaies,» dit-il. Selon lui, il y a cinq ans, un défilé de la Fierté aurait suscité beaucoup plus de réactions négatives. L'homme de 67 ans a également constaté de nombreux changements au sein du mouvement 2ELGBTQ+ au fil des ans. «La haine ou l'incompréhension face à la Fierté gaie a beaucoup diminué. Les gens ne sont plus aussi cyniques, ils n'ont plus aussi peur,» pense-t-il.

Le travail des derniers cinq ans a été progressif et constant, mais il est difficile de mesurer un changement d'attitude lent et régulier. Ce n'est que lors de leur premier défilé, en 2023, que les membres de Fierté Nipissing Ouest ont pu mesurer concrètement leur succès. «Lorsque nous avons franchi l'intersection et que nous avons vu la quantité d'amour et de gens qui se joignaient à nous, c'était vraiment impressionnant. C'est là que nous avons compris que nous étions sur la bonne voie, que nous avions clairement eu un impact sur la communauté et que les gens étaient prêts à promouvoir l'amour et l'inclusion avec nous,» se souvient Sébastien Michel, vice-président. Ce moment fort où les participants au défilé sont arrivés sur la rue King pour voir la vaste foule qui les attendait avec joie, les membres du comité en parlent encore avec beaucoup d'émotion.

L'ouverture croissante s'accompagne d'un nombre croissant d'alliés. Sébastien Michel explique qu'un bon allié est simplement une personne dont les valeurs reflètent les idéaux d'inclusion et d'amour pour tous. «Voir qu'il y a des parents, et des figures parentales qui sont là pour nous soutenir en étant simplement ouverts, prêts à aider à promouvoir l'amour, l'inclusion et la diversité, c'est vraiment, vraiment incroyable. En particulier des personnes comme Sandee [Guindon] et Lynn [Gervais], nous ne serions pas là sans des alliés comme elles,» reconnaît-il.

M. Michel ajoute que les alliés sont essentiels pour créer des espaces sûrs et transmettre leur ouverture d’esprit à leurs proches. M. Charles abonde dans le même sens, affirmant qu'il est particulièrement utile d'attirer des personnes qui ont pu être opposées à la communauté 2ELGBTQ+ dans le passé, mais qui ont dissipé leurs propres craintes et préjugés. Ces personnes sont importantes dans la lutte contre la discrimination, «parce qu'elles l'ont déjà véhiculer et qu'elles ont réussi à éliminer cette obscurité dans leur vie, donc elles peuvent montrer la lumière à d'autres personnes.»

 

Ce n'est pas toujours rose arc-en-ciel

Tous les membres de Fierté Nipissing Ouest et leurs alliés l'admettront, il y a encore des gens qui s'opposent à l'idée de la Fierté et qui refusent toujours d'accepter les personnes queers. M. Gervais a abordé ce sujet lors de son discours au lever du drapeau, car il s'agit d'une préoccupation constante. Dernièrement, on accuse la communauté 2ELGBTQ+ de «grooming», insinuant qu’elle veut faire du mal aux enfants. «Ce n'est pas nouveau. Il fut un temps où les gais étaient accusés de tous les torts et de vouloir corrompre les enfants. Les intolérants aiment utiliser les enfants comme bouclier. Aujourd'hui, ce sont les transgenres et les drag queens qu'ils ont dans leur mire. Ils utilisent les mêmes tactiques qu'ils ont toujours employées, mais ils s'en prennent à une autre partie de notre communauté,» déplore M. Gervais.

La plupart des membres du comité mettent cela sur le compte de l'ignorance et affirment que la meilleure façon de lutter contre ce phénomène, c'est de continuer à faire de la sensibilisation et de l'éducation. Selon Luc Charles, la promotion d'un message positif reposant sur les faits réels semblent avoir l'effet escompté, à savoir dissiper l'ignorance et la désinformation, et la plupart des gens sont susceptibles de changer d'avis plutôt que de continuer à haïr. «Il est beaucoup plus difficile de haïr que d'aimer, car l'amour est un sentiment qui vient naturellement, alors que la haine demande un effort,» estime-t-il.

Or, même au niveau local, personne n'est à l'abri de l'ignorance et de commentaires blessants. Comme l'explique Mme Guindon, chaque fois que les événements de la Fierté sont affichés sur les réseaux sociaux, des voix critiques s'élèvent. «Partout où les gens peuvent commenter, il y a toujours des commentateurs qui remettent en question la Fierté, sans doute parce qu’ils ne comprennent pas, mais je pense qu’ils espèrent trouver un écho, ils veulent que d’autres personnes se joignent à eux en disant aussi «ouais, c’est mal!» Mais ils ne trouvent pas beaucoup d’appui, et nous ne les voyons pas au lever du drapeau, ni au défilé,» décrit-elle. La plupart du temps, ces voix sont étouffées, ou bien Mme Guindon y voit ce qu'elle appelle un «moment propice à l'apprentissage,» où les détracteurs sont invités à réfléchir autrement.

M. Michel souligne qu'il est facile de rectifier les informations erronées concernant Fierté Nipissing Ouest, en précisant simplement ce que le groupe fait vraiment. «Les gens nous disent que nous défendons un «agenda». Eh bien, nous n'avons pas d'agenda, nous sommes simplement là pour promouvoir l'amour et l'inclusion, et cela vaut pour les personnes queers comme pour les personnes hétéros,» explique-t-il. Il ajoute que les personnes 2ELGBTQ+ «font tout simplement partie de la communauté comme tout le monde, nous sommes là. Je pense que plus nous serons visibles, plus les gens se rendront compte que nous sommes juste là pour vivre notre vie comme tout le monde.»

Bien que les membres du comité préconisent une approche pondérée et diplomatique en toutes circonstances, M. Charles admet qu'il peut avoir un franc parlé plus direct et virulent. «Lorsque quelqu'un s'en prend au comité de la Fierté, que ce soit en ligne ou en personne, j'interviens. Je ne suis probablement pas très gentil parfois, mais si vous jouez cette carte, je vais vous la rendre. Si vous voulez nous dénigrer, vous avez intérêt à avoir une bonne raison et la preuve que nous faisons quelque chose de mal. Sinon, soutenez-nous ou taisez-vous,» déclare-t-il fermement. L’homme de 67 ans est catégorique : il n’a jamais hésité à défendre son identité, même lorsqu’il était en affaires. «Cela aurait pu nuire à mon entreprise, mais certaines choses sont plus importantes que les affaires,» insiste-t-il.

Si cette force de caractère lui permet de faire front à la stigmatisation et à la discrimination, M. Charles estime que ce n'est pas aux personnes 2ELGBTQ+ de défendre leur identité tout au long de leur vie; il incombe plutôt aux gens d'être plus tolérants. M. Gervais partage cette opinion et souligne que toutes les personnes queers ne disposent pas de bons mécanismes de défense ou d'un système de soutien solide. «Pour ma part, ça va, j'ai un excellent système de soutien. Je suis dans une position privilégiée à cet égard, et lorsque les gens ont des choses à dire, je peux les ignorer et cela ne m'affecte pas. Ce sont les personnes plus vulnérables, qui sont en contact direct avec des personnes haineuses, qui souffrent.»  Il demande aux gens de réfléchir aux personnes de leur entourage qui cachent peut-être leur identité et qui souffrent lorsqu'ils entendent leurs commentaires haineux. «Ce pourrait être votre enfant, votre frère ou votre sœur, votre ami...»

Si le Mois de la Fierté peut offrir un répit, où les personnes queers sont célébrées au lieu d'être stigmatisées, Mme Guindon souligne que c'est loin d'être suffisant. «Pouvez-vous imaginer d'avoir juste un mois pour être vous-même? Je suis mariée à un homme et je ne peux pas imaginer d'avoir des gens qui nous crient des bêtises chaque fois que nous sortons ensemble. Je suppose que si c'était notre réalité, soit nous arrêterions de sortir, soit nous sortirions «en amis,» car ça serait épuisant,» dit-elle.

 

Le travail continue

Le mandat de Fierté Nipissing Ouest est axé sur la sensibilisation, et l'organisme continue de chercher de nouvelles façons d'en faire plus. L'éducation des jeunes constitue une part importante de son activité. Des membres du comité siègent au conseil consultatif du programme jeunesse Phare du Centre de santé communautaire de Nipissing Ouest, et d'autres organisent des ateliers et des présentations dans les écoles. Mme Guindon donnent des ateliers sur les pronoms et la terminologie aux élèves qui ne savent pas comment parler à leurs homologues queers. Elle a organisé un atelier similaire à l'intention des personnes âgées, afin qu'elles puissent mieux comprendre le concept de fluidité des genres.

«Je crois qu'en grandissant dans des communautés plus conservatrices et religieuses, (...) ce n'était pas quelque chose dont on parlait ou que l'on enseignait,» explique M. Michel, qui a grandi à Verner. Si des groupes comme Fierté Nipissing Ouest avaient existé à l'époque où il était à l'école secondaire, à la fin des années 2000, cela l'aurait peut-être encouragé à se «sentir plus en sécurité et à pouvoir m'exprimer et être moi-même à l'époque,» dit-il. Sébastien Michel est fier d'offrir cette chance aux jeunes d'aujourd'hui.

Fierté Nipissing Ouest tiendra son assemblée générale annuelle en octobre ou novembre afin de discuter de la planification future. «La date sera affichée sur notre site Web,» précise M. Michel, qui invite les gens à consulter le site westnipissingpride.ca, nouvellement lancé.

Enfin, Messieurs Gervais, Michel et Charles parlent de ce qu'ils espèrent de l'avenir sur le plan personnel. Luc Charles espère voir plus de personnes se sentir suffisamment à l'aise pour s'afficher en tant que personnes gaies, et s'impliquer auprès de la communauté. Il dit qu'il connait encore des gens qui préfèrent rester à l'écart, à l'abri des regards et des jugements répressifs. De même, Michel Gervais souhaite que les gens se sentent capables de faire leur coming-out sans crainte dans la communauté, car trop de personnes autrefois ont dû quitter la région pour pouvoir vivre ouvertement. Pour Sébastien Michel, l'espoir réside dans quelque chose d'aussi simple et banal que de pouvoir marcher dans les rues de sa ville natale main dans la main avec un partenaire, sans se sentir jugé. C'est ce que tout le monde souhaite, finalement, et c'est ce que tout le monde mérite.

 

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Photos

Charmunicipal.jpg : La Municipalité de Nipissing Ouest avait un char allégorique dans le défilé de la Fierté gaie à Sturgeon Falls le 8 juin, après avoir participé au lever du drapeau de la Fierté le 3 juin pour lancer le Mois de la Fierté au Nipissing Ouest.

Lucsebmichel.tif : Luc Charles, Sébastien Michel et Michel Gervais en drag comme Jenna Seppa, membres du comité Fierté Nipissing Ouest, ont célébré leur succès à l’après-fête du défilé de la Fierté gaie le 8 juin.

Crédit photos : Christian Gammon-Roy

  • Nombre de fichiers 3
  • Date de création 21 juin, 2024
  • Dernière mise à jour 21 juin, 2024
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