MPO: des frustrations à tous les niveaux
Le ministère Pêches et Océans Canada concentre toutes les critiques dans les Maritimes. La récente fermeture, puis réouverture, de zones de pêche au large de la Péninsule, sans visite de la ministre Diane Lebouthillier, a montré une fois de plus l’incompréhension grandissante entre pêcheurs et fonctionnaires fédéraux. Sur le terrain, les acteurs appellent Ottawa à sortir de son «bunker».
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Marine Ernoult
IJL – Réseau.Presse – Acadie Nouvelle - Atl
«Il n’y a pas d’échanges, des fonctionnaires prennent nos commentaires et après ça on n’est plus là», s’exaspère Jean Lanteigne, directeur général de la Fédération régionale acadienne des pêcheurs professionnels (FRAP), quand on l’interroge sur le ministère fédéral Pêches et Océans Canada (MPO).
«Tout à coup, quelques mois ou semaines plus tard, on reçoit une annonce officielle par courriel et on est mis devant le fait accompli», proteste le responsable.
Il reproche à Ottawa une gestion opaque sans vision à long terme : «À chaque début de saison, on croise les doigts dans l’attente des décisions qui vont nous tomber dessus, quels nouveaux quotas vont-ils nous allouer, à quelles nouvelles règles vont-ils nous soumettre?»
Les décisions du MPO demeurent tout autant un «mystère» pour John Paul, directeur général de l’Atlantic Policy Congress of First Nations Chiefs Secretariat.
«Nous n’avons pas de très bonnes relations avec le ministère, on leur transmet les informations les plus complètes possibles, mais il n’y a pas moyen de vérifier ce qu’ils en font réellement, déplore le responsable autochtone. On se retrouve avec des décisions qui ne sont souvent pas motivées et expliquées.»
«Cela crée une certaine confusion et insatisfaction au sein de nos communautés qui ont parfois l’impression que leurs préoccupations ne sont pas prises en compte», ajoute-t-il.
Le pêcheur commercial de civelle néo-écossais, Stanley King, témoigne aussi d’un vif mécontentement : «Ils font tout simplement du mauvais travail, ils ne nous consultent pas et refusent régulièrement de nous rencontrer malgré nos nombreuses demandes.»
Si les professionnels interrogés assurent entretenir de bonnes relations avec les agents de pêche locaux, Ottawa concentre toutes les frustrations.
D’après Jean Lanteigne, «la ministre décide de tout» et le fédéral a tendance à «ultra-centraliser le pouvoir sur l’ensemble des dossiers».
«Les décisions prises à Ottawa sont déconnectées de la réalité. Les politiques gèrent les pêcheries à partir de tableaux et de rapports», abonde dans le même sens Martin Mallet, directeur général de l’Union des pêcheurs des Maritimes (UPM).
Un fossé qui se creuse
Ken Coates, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en innovation régionale à l’Université de la Saskatchewan, confirme l’existence d’une «rupture aussi bien culturelle que scientifique» entre les Maritimes et les bureaucrates fédéraux, «perçus comme distants et désengagés, suivant leur propre programme».
Le spécialiste des politiques publiques explique que le fossé ne se creuse pas seulement entre Ottawa et les syndicats de pêcheurs, mais aussi entre les fonctionnaires régionaux et ceux de la capitale fédérale.
«J’ai parlé à des agents de pêche frustrés. Lorsqu’ils font remonter à Ottawa de vraies questions qui les préoccupent au niveau local, ils n’ont souvent aucun retour et découvrent les annonces en même temps que tous les habitants de la région», révèle Ken Coates.
Les professionnels estiment par ailleurs qu’Ottawa réagit mal à certaines situations, en raison d’un manque d’anticipation.
En Nouvelle-Écosse par exemple, Stanley King dénonce la «très mauvaise décision» du ministère de fermer la pêche à la civelle cette année dans les Maritimes.
«S’ils avaient agi contre les braconniers et mis en place le système de traçabilité que l’on réclame à cor et à cri, on n’en serait pas là», se désole le pêcheur.
Il avance que le MPO n’ayant pas «bien défini le droit de pêche des Autochtones pour s’assurer une subsistance convenable», ses agents ne font rien contre le braconnage : «Mais en n’agissant pas, ils ouvrent la porte à tout le monde, que l’on soit membre ou non d’une Première nation.»
Martin Mallet souhaiterait également que le ministère éclaircisse la «zone grise» entourant la pêche de subsistance et accroisse ses contrôles.
Fonctionnement en silo
De son côté, Ken Coates pointe du doigt la structure de la bureaucratie canadienne, «un bunker» où les fonctionnaires s’enferment plutôt que de visiter les régions. «Et quand ils viennent, c’est pour parler plutôt qu’écouter», tacle l’universitaire.
Le roulement permanent de personnel alimente aussi la défiance. «Les cadres supérieurs à Ottawa changent de cabinet tous les deux ou trois ans, observe Ken Coates. Ils ne sont pas crédibles aux yeux des acteurs de terrain, ils manquent de connaissances et d’expertise.»
Surtout, le nœud du problème réside selon lui dans l’organisation en silo du MPO, avec des fonctionnaires qui parlent aux Autochtones d’un côté, aux non-autochtones de l’autre, puis «qui se servent d’un mixeur pour élaborer une politique».
Ce fonctionnement en vase clos provoque également des crispations sur la gestion des ressources halieutiques.
«Chaque scientifique travaille dans son coin sur une espèce ou sur un volet de la conservation, affirme Martin Mallet. C’est un mode de gestion un peu archaïque basé sur un écosystème stable, alors que l’environnement marin change tout le temps maintenant.»
Daniel Pauly, biologiste marin à l’Université de la Colombie-Britannique, évoque quant à lui une forme de «censure inconsciente» de la part des scientifiques, sous la pression des directions.
«Le ministère est un millefeuille, à chaque niveau l’interprétation des données change légèrement sous l’effet d’une subtile pression politique presque invisible, à la fin, on passe d’une situation négative, voire grave à une vision optimiste avec des données erronées», alerte le spécialiste des ressources marines.
Risque de violences
Résultat, selon Daniel Pauly, les quotas de pêche proposés par le MPO sont trop élevés pour permettre aux stocks, longtemps «surexploités et pas encore remis», de se reconstituer à un niveau acceptable.
«Les pêcheries ne sont pas gérées de manière durable, mais de manière à vendre le plus de poissons possible sur les marchés internationaux, renchérit Dean Barrington, professeur à l’Université de Mémorial à Terre-Neuve. La première chose à faire est de changer cette priorité politique, d’arrêter de voir les poissons comme des abstractions statistiques.»
Sur le terrain, l’exaspération face à l’inaction des agents du MPO contre le braconnage risque de conduire certains pêcheurs à rendre justice eux-mêmes.
«Des études montrent que des pêcheurs, insatisfaits de la réponse des autorités qu’ils ne jugent pas assez sévères, peuvent appliquer des sanctions eux-mêmes», avertit Véronique Chadillon-Farinacci.
La criminologue à l’Université de Moncton évoque tout un éventail de réactions allant de simples commentaires en passant par des menaces, voire des agressions physiques.
Les acteurs interrogés semblent unanimes sur les solutions pour apaiser les relations : décentraliser, et remettre le dialogue au cœur du fonctionnement du ministère, même si, comme le rappelle Martin Mallet, «ça ne va pas se faire en un claquement de doigts».
Le MPO n’a pas donné suite à notre demande d’entrevue dans les temps impartis.
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Photo : Des pêcheurs côtiers manifestent devant les bureaux du MPO à Tracadie. - Gracieuseté
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- Date de création 10 juin, 2024
- Dernière mise à jour 10 juin, 2024