La grande dépendance de nos universités aux étudiants étrangers
La nouvelle a fait l’effet d’une bombe politique. Le 22 janvier, Ottawa a annoncé un plafond de deux ans sur les étudiants étrangers. Cette décision intervient alors que leur nombre affiche des augmentations records dans les établissements postsecondaires francophones des Maritimes. Ils constituent une manne économique pour les collèges et les universités tout en permettant de lutter contre le déclin démographique.
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Marine Ernoult
IJL – Réseau.Presse – Acadie Nouvelle - Atl
Année après année, les chiffres s’accumulent et donnent le tournis. Au Collège communautaire du Nouveau-Brunswick (CCNB), le nombre d’étudiants étrangers a plus que quadruplé entre 2017 et 2023. Ils représentent désormais plus de la moitié des inscrits.
Du côté de l’Université de Moncton, entre 2018 et 2022, leur nombre a été multiplié par plus de sept sur le campus de Shippagan et par près de neuf sur celui d’Edmundston.
Cette croissance est bien supérieure à celle de la population estudiantine en général. Sur la même période, la part des étudiants étrangers dans l’effectif du campus de Shippagan a été multipliée par quatre et par 7,5 à Edmundston.
Au Collège de l’Île, le seul établissement postsecondaire en français de l’Île-du-Prince-Édouard, la quasi-totalité des inscrits vient de l’étranger.
«Ça augmente beaucoup depuis dix ans, surtout depuis la fin de la COVID-19», détaille Sylvain Gagné, président du Collège de l’Île.
Répondre à la pénurie de personnel
Aux yeux de Marc Johnson, sociologue-conseil et professeur associé à l’Université du Québec à Trois-Rivières, ces niveaux records ne sont pas cohérents avec la mission communautaire des établissements postsecondaires en milieu minoritaire.
«Ils sont le fruit de luttes politiques et sociales dont le but était de créer des institutions par et pour les francophones, rappelle l’universitaire. Ils doivent être le reflet des communautés qui se diversifient, mais ce n’est pas leur rôle de permettre à des étudiants de devenir canadiens.»
Les collèges et les universités contactés considèrent au contraire que l’accueil d’étudiants étrangers fait partie intégrante de leur mandat.
«C’est une manière de nous assurer que la francophonie continue de grandir et de s’enrichir, défend Paul Ward, directeur des communications de l’Université de Moncton. Cette clientèle internationale répond aussi à la pénurie de main-d’œuvre dans nos communautés.»
Un avis que partage Pierre Zundel, président-directeur général du CCNB.
«Les étudiants internationaux répondent au ralentissement démographique et compensent l’exode rural, ils deviennent des moteurs de développement.»
Encore faut-il qu’ils restent une fois leur diplôme en poche. Si l’Université Sainte-Anne et les établissements néo-brunswickois affichent des taux de rétention bien supérieurs à 50%, à l’Île-du-Prince-Édouard, Sylvain Gagné témoigne de la difficulté de les retenir.
«On ne se contera pas d’histoire, c’est pour eux une porte d’entrée au pays, une manière d’immigrer», tranche-t-il.
Solution «pour couvrir tous nos frais»
En réalité, les établissements recrutent aussi des étrangers pour remplir leurs caisses. Les étudiants qui viennent de l’extérieur du Canada paient en effet des frais de scolarité plus élevés que leurs homologues canadiens.
Au CCNB et au Collège de l’Île, ces frais s’élèvent à plus de 9000$ par an. À l’Université de Moncton, il s’envolent à plus de 14 000$.
«Les établissements ont mis plus d’efforts dans le recrutement d’une clientèle devenue financièrement vitale», résume Marc Johnson.
Collèges et universités ont ainsi embauché des agents de recrutement qui écument les pays du globe à la recherche de candidats. Ils travaillent également avec des agences de recrutement externes.
Les chefs d’établissements reconnaissent volontiers la manne que représentent les étudiants étrangers. Au Collège de l’Île, face au manque de financements publics, Sylvain Gagné ne s’en cache pas: «Les étudiants internationaux sont l’une des solutions pour couvrir tous nos frais.»
«On ne cherche pas à faire du profit, mais ça représente une contribution importante à notre budget, ça nous donne un coup de main pour rentrer dans nos frais», appuie Pierre Zundel.
Sans eux, le président-directeur général du CCNB serait contraint de «réduire certains coûts».
Même son de cloche du côté de l’Université de Moncton. «Sans eux, on ne serait pas sur le bord du gouffre, mais notre santé financière serait impactée, on devrait revoir certains choix et priorités internes», admet Paul Ward.
Programmes entièrement dépendants des étrangers
Les étudiants étrangers permettent aussi de lutter contre les salles de cours qui se vident. La survie de certains programmes est directement liée à leurs inscriptions.
À l’Île-du-Prince-Édouard, le nombre d’élèves issus des écoles secondaires francophones et d’immersion est largement insuffisant pour remplir les bancs du Collège de l’Île.
«Les étudiants étrangers permettent de maintenir ouverts et de rentabiliser nos programmes. S’ils n’étaient pas là, certains cours seraient difficiles à justifier», confirme Sylvain Gagné.
Tous les établissements postsecondaires des Maritimes sont confrontés à des situations similaires. La croissance démographique des communautés francophones, en berne, les oblige à se tourner vers les candidats venus de l’international.
«Notre bassin de clientèle locale est trop restreint, seulement 3% de la population néo-écossaise parle régulièrement le français à la maison», observe Rachelle LeBlanc, directrice des communications et du recrutement de l’Université Sainte-Anne.
L’université néo-écossaise a cependant fait le choix de limiter le nombre d’étudiants étrangers. Leur part dans l’effectif du campus a grimpé de seulement 3,4 points de pourcentage entre 2018 et 2022.
«On ne veut pas trop dépendre de cette clientèle. Le recrutement à l’international vient en plus de nos étudiants francophones et francophiles canadiens», explique Rachelle LeBlanc.
Sylvain Gagné est conscient que le système est allé trop loin.
«Lorsque les étudiants internationaux sont à la base du modèle d’affaires, ce n’est plus viable. On est trop exposé à des décisions du ministère de l’Immigration sur lesquelles on n’a pas de prise.»
Le Collège de l’Île a ainsi décidé de concentrer ses efforts sur le recrutement d’élèves qui sortent des écoles de la région. Il va lancer une campagne de communication sur trois ans et envoyer des représentants dans les écoles secondaires du Canada Atlantique et des Îles-de-la-Madeleine.
Il va par ailleurs offrir des cours en ligne aux adolescents de 11 et 12e années des Maritimes et développer de nouvelles filières dans les métiers de la construction.
Mieux collaborer
«On va faire tout ce qu’on peut, être le plus agressif possible», insiste Sylvain Gagné.
L’Université de Moncton s’active également dans les écoles de l’Atlantique. Organisation de visites scolaires, mise sur pied d’un programme de jumelage entre des élèves du secondaire et des mentors étudiants, l’institution d’enseignement supérieur cherche par tous les moyens à être présente dans la vie des jeunes.
Attirer les jeunes francophones canadiens, bilingues pour la plupart, reste un défi. Les établissements doivent rivaliser avec les offres de programmes pléthoriques des universités et collèges anglophones.
Pour Marc Johnson, le postsecondaire en français intéresse avant tout les jeunes Acadiens engagés pour la francophonie, «ceux qui ont une construction identitaire solide et ont développé un vrai sentiment d’appartenance.»
Le sociologue appelle les établissements postsecondaires à collaborer davantage et à se partager des programmes.
«C’est monnaie courante, on est très ouvert», assure Pierre Zundel qui cite notamment les curriculums du CCNB mis à disposition d’autres établissements comme le Collège de l’Île.
En 2023, le CCNB a connu une augmentation de près de 7% des inscriptions d’étudiants canadiens. Un signe que les élèves diplômés des écoles de la région ne boudent plus le postsecondaire en français.
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Photos :
Légende : Rachelle LeBlanc, directrice des communications et du recrutement de l’Université Sainte-Anne.
Crédit : Courtoisie
Légende : Marc Johnson est sociologue-conseil et professeur associé à l’Université du Québec à Trois-Rivières.
Crédit : Courtoisie
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- Date de création 31 janvier, 2024
- Dernière mise à jour 31 janvier, 2024