Des écoles francophones déstabilisées devant l’arrivée en masse de nouveaux arrivants

Les responsables communautaires en Acadie veulent plus d’immigration francophone. Pour autant, les communautés sont-elles prêtes à recevoir plus de monde? Derrière le discours volontariste et ouvert se cache parfois la peur de l’autre. Dans les Maritimes, des organismes travaillent à casser les préjugés, mais un chercheur prévient: c’est tout une ligne de pensée à revoir pour que cela ne reste pas un coup d’épée dans l’eau.

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Marine Ernoult

IJL – Réseau.Presse – Acadie Nouvelle - Atl

 

De plus en plus d’élèves ne parlant ni français ni anglais sont scolarisés dans les écoles francophones des Maritimes. Les établissements scolaires se mobilisent, mais les ressources disponibles et la pédagogie actuelle demeurent inadaptées selon certains spécialistes.

Dans les écoles francophones des Maritimes, les langues autant que les voix se mêlent dans les couloirs et les salles de classe. Si le français domine, l’espagnol et le chinois se devinent, des adolescents chuchotent en arabe; d’autres parlent en ukrainien ou en philippin…

Ces écoles accueillent de plus en plus d’élèves allophones. Autrement dit, des enfants immigrants et réfugiés dont la langue maternelle n’est ni le français ni l’anglais.

«Ces dix dernières années, on a assisté à une hausse fulgurante du nombre d’enfants allophones, en particulier dans les centres urbains», constate Lamine Kamano, professeur à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Moncton.

Selon le chercheur, les premières vagues de réfugiés syriens en 2015 ont marqué un tournant. «Guidés par les organismes d’accueil, les parents choisissent souvent le cursus francophone à leur arrivée au pays pour que leurs enfants soient bilingues.»

En Nouvelle-Écosse, Marc Deveau, directeur du secteur de l’apprentissage et des services inclusifs au sein du Conseil scolaire acadien provincial (CSAP), confirme une «augmentation constante et significative, surtout dans la région urbaine d’Halifax».

Le CSAP compte 200 élèves allophones, soit environ 3% de sa population scolaire.

Lutter contre les fermetures

Ces enfants syriens, ukrainiens, mexicains, chinois ou philippins ont le droit de se trouver dans le système d’éducation francophone.

Selon l’article 23 de la Charte canadienne des droits et des libertés, les ayants-droit y ont un accès garanti. Mais la Cour suprême du Canada vient de statuer qu’un ministère de l’Education ne peut pas refuser à un non-ayant-droit une éducation francophone.

«Les conseils scolaires n’ont pas été conçus pour remplir un tel rôle, prévient Malanga-Georges Liboy, professeur en sciences de l’éducation à l’Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse. Ils avaient au départ une mission spécifique: la préservation de la culture et de la langue française.»

En pratique, face à l’afflux sans précédent de nouveaux arrivants, les provinces ont fait évoluer leurs politiques. Au Nouveau-Brunswick, le ministère de l’Éducation a adopté dès 2004 la Politique 321 «Admission selon la langue».

Depuis, un enfant allophone a le droit d’accéder au système éducatif de son choix, anglophone ou francophone. Même chose en Nouvelle-Écosse depuis 2016.

La volonté affichée est claire: assurer la vitalité linguistique des communautés francophones affectées par le vieillissement de la population et une baisse de la natalité.

«C’est une manière de lutter contre la fermeture des établissements en maintenant, voire en augmentant le volume de la population scolaire», analyse Malanga-Georges Liboy.

«Si une famille allophone nous contacte, on facilite l’inscription, c’est une belle occasion d’agrandir la francophonie et d’exposer nos jeunes à d’autres réalités culturelles», confirme Marc Deveau.

Parcours migratoires traumatisants 

Pour accueillir les élèves allophones, les écoles des Maritimes ont recruté des spécialistes de l’actualisation linguistique, des accompagnateurs pédagogiques, ou encore des moniteurs de langue. Elles ont mis en place des plans personnalisés ainsi que des cours de francisation sur mesure, en tutorat ou par petits groupes.

En dépit de leur bonne volonté, elles n’ont pas toujours les moyens d’accompagner au mieux ces élèves aux profils extrêmement divers.

«Par rapport à l’ampleur de la demande, elles manquent d’argent et de personnel», résume Judith Patouma, professeure en sciences de l’éducation à l’Université Sainte-Anne.

«Ces jeunes ont des besoins spécifiques qui ne sont pas suffisamment pris en compte. Ils ont parfois vécu des traumatismes en zone de guerre et ont été déscolarisés pendant plusieurs années», poursuit Malanga-Georges Liboy.

Au Nouveau-Brunswick, le District scolaire francophone Nord-Est (DSFNE) reconnaît dans un courriel que «l’adaptation peut être difficile», non seulement en raison du manque d’outils de traduction dans toutes les langues, mais aussi parce que le système scolaire du pays d’origine peut être très différent.

Certaines familles ne connaissent pas bien le fonctionnement et les attentes du système éducatif canadien – le besoin de participer aux devoirs, aux activités et aux réunions avec le corps professoral.

«Il faut plus d’informations, car dans beaucoup de régions du monde, les parents ne sont pas des partenaires et laissent la responsabilité de l’éducation à l’école», croit Malanga-Georges Liboy.

Une idée légalement complexe

En Nouvelle-Écosse, le CSAP a recruté une intervenante familiale qui dirige les familles vers les services d’appui appropriés et cinq écoles sur 22 ont des services d’accueil.

Les districts scolaires francophones du Nord-Est et du Nord-Ouest (DSFNO), au Nouveau-Brunswick, disposent chacun d’une agente d’accueil qui guide les parents et leur offrent des explications sur l’institution scolaire.

Le District scolaire francophone-Sud (DSFS) est allé encore plus loin en embauchant plusieurs agents de liaison famille-école plurilingues.

Face au manque de ressources, les établissements néo-brunswickois mettent aussi à contribution les organismes d’accueil des immigrants.

«Ils servent de pont entre les écoles et les parents, et animent parfois des ateliers de francisation», relève Lamine Kamano.

Le DSFNO travaille avec le Centre de ressources pour les nouveaux arrivants au Nord-Ouest tandis que le DSFNE collabore notamment avec le Comité d’intégration et d’établissement des nouveaux arrivants dans la Péninsule acadienne.

Aux yeux de Malanga-Georges Liboy, la création de classes d’accueil de transition, composées uniquement d’enfants allophones, constituerait une solution plus adaptée.

Mais cette option se heurte aux législations provinciales. «Ce serait contraire à la politique d’inclusion du Nouveau-Brunswick», explique Lamine Kamano.

Le chercheur en éducation juge par ailleurs «déplorable» qu’il n’y ait pas de «modèle provincial de francisation formel, utilisé par toutes les écoles».

Des enseignants démunis

Chaque district, chaque école choisit ses méthodes et ses activités. Des discussions seraient en cours avec le ministère de l’Éducation néo-brunswickois pour aboutir à une seule et unique stratégie provinciale, sur le modèle de ce qu’il se fait en Ontario avec le programme d’Actualisation linguistique en français.

Le ministère affirme également dans un courriel que des cours de français en ligne seront bientôt à disposition des adolescents allophones du secondaire.

Dans la province voisine, le CSAP est, lui, en train de revoir son offre de service d’accueil, qui date de 2016, afin de s’adapter aux besoins grandissants.

Reste à former les enseignants, qui manquent parfois de compétences pour gérer des classes multiculturelles, avec des écarts de niveaux importants.

«C’est là où le bât blesse, ils ne sont pas suffisamment outillés pour inclure des enfants venant d’ailleurs, observe Lamine Kamano. Mais le besoin se fait de plus en plus sentir, on s’en va vers des offres de formations plus structurées.»

À l’heure actuelle, le ministère de l’Éducation du Nouveau-Brunswick propose simplement une formation en ligne permettant aux enseignants d’approfondir leurs compétences interculturelles.

Malanga-Georges Liboy recommande, de son côté, de rendre obligatoires des cours sur la gestion de la diversité ethnoculturelle en salle de classe dans tous les cursus universitaires pour devenir enseignant.

Pédagogie fondée sur les cultures d’origine

Les chercheurs insistent sur le besoin d’intégrer les différentes cultures des élèves allophones dans les curriculums.

«Les programmes sont encore strictement canadiens et néo-brunswickois, constate Lamine Kamano, professeur d’éducation à l’Université de Moncton. Mais si les enseignants veulent intéresser leurs élèves, ils n’ont pas d’autres choix que de tenir compte de la diversité dans l’animation de leur classe.»

L’universitaire révèle que le ministère de l’Éducation du Nouveau-Brunswick l’a récemment consulté afin d’inclure une dimension interculturelle dans les orientations générales des programmes d’études.

En Nouvelle-Écosse, le CSAP a quant à lui adopté une nouvelle pédagogie sensible à la culture et à la langue en 2018.

«On prend les diverses cultures des apprenants et on bâtit des ponts avec la culture acadienne et francophone», explique Marc Deveau du CSAP.

Aux yeux de Judith Patouma, professeure en éducation à l’université Sainte-Anne, il reste néanmoins «du travail à faire pour que la pluralité des origines, des langues et des cultures soit incluse dans les programmes.»

*La Commission de langue française de l’Île-du-Prince-Édouard a refusé de nous accorder une entrevue. Le District scolaire francophone Sud n’a pas répondu à temps à notre demande d’entrevue.

 

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Photos :

Légende : Judith Patouma

Crédit : Courtoisie

 

Légende : Malanga-Georges Liboy

Crédit : Courtoisie

 

 

  • Nombre de fichiers 3
  • Date de création 5 janvier, 2024
  • Dernière mise à jour 9 janvier, 2024
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