Lutter contre le racisme en Acadie : un travail du quotidien

Les responsables communautaires en Acadie veulent plus d’immigration francophone. Pour autant, les communautés sont-elles prêtes à recevoir plus de monde? Derrière le discours volontariste et ouvert se cache parfois la peur de l’autre. Dans les Maritimes, des organismes travaillent à casser les préjugés, mais un chercheur prévient: c’est tout une ligne de pensée à revoir pour que cela ne reste pas un coup d’épée dans l’eau.

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Marine Ernoult

IJL – Réseau.Presse – Acadie Nouvelle - Atl

 

«Il y a encore une petite partie de la population qui a des préjugés. Il nous reste beaucoup de travail de sensibilisation et d’éducation à faire», reconnaît Martine Rioux au Nouveau-Brunswick.

La coordinatrice de la Communauté francophone accueillante du Haut Saint-Jean évoque les remarques entendues ici ou là, du type «on construit seulement des logements pour les nouveaux arrivants». Elle parle de la peur de l’inconnu présente chez certains Néo-Brunswickois, une peur qui se retrouve dans des catégories sociales et d’âges très diverses.

«On ne peut pas dire que le racisme n’arrive pas, il y a encore du monde très fermé», abonde Marcel Saulnier, coordonnateur de la Communauté francophone accueillante de Clare, dans le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse.

Leyla Sall, professeur de sociologie à l’Université de Moncton, dénonce carrément des «comportements xénophobes» et un racisme «sporadique» et «latent» d’une partie des habitants.

«On sensibilise toujours les mêmes personnes, les élites acadiennes qui sont déjà acquises à la cause, estime le sociologue. Les classes populaires qui fréquentent les Tim Hortons ne connaissent pas les bienfaits de l’immigration.»

Résultat, de fausses informations se répandent, selon lui, dans la population acadienne. Les immigrants auraient «plus de privilèges», des billets d’avion gratuits, le gouvernement paierait leur logement.

Les communautés accueillantes s’activent

Afin de lutter contre ces préjugés, Ottawa a créé le programme des communautés francophones accueillantes.

«C’est le cœur de notre rôle de faire de la pédagogie. On invite la population à aller vers les nouveaux arrivants pour qu’ils comprennent leurs cultures et leurs réalités», souligne Martine Rioux qui prône une démarche par et pour les francophones.

Dans la région du Haut Saint-Jean, la responsable et son équipe offrent des formations à l’interculturalité dans les municipalités, les entreprises et les centres communautaires. Plus de 400 personnes ont déjà pu en bénéficier.

On agit sur tous les fronts: édition de guides, distribution de dépliants dans les boîtes aux lettres, diffusion de vidéos. Le but est de déconstruire les mythes sur l’immigration et rappeler son importance pour la vitalité de la francophonie.

En Nouvelle-Écosse, Marcel Saulnier mise sur la cuisine pour tisser des liens entre les Acadiens et les immigrants. Chaque mois, il organise un repas préparé par un nouvel arrivant. Ces soupers sont devenus des rendez-vous incontournables, attirant jusqu’à 80 convives.

«Les gens d’ici sont intéressés à goûter du nouveau manger et, une fois sur place, ils apprennent à connaître la richesse de modes de vie et de coutumes différents», se réjouit l’employé de la municipalité de Clare.

Des initiatives partout

Les communautés francophones accueillantes ne sont pas les seules à s’investir pour rapprocher Acadiens et nouveaux arrivants.

Dans le sud-est du Nouveau-Brunswick, le Centre d’accueil et d’accompagnement francophone des immigrants (CAFI) propose des formations à la sensibilisation interculturelle, des ateliers de cuisine, ou encore des activités de partage des traditions. L’organisme offre par ailleurs des possibilités de jumelage entre des nouveaux arrivants et des membres de la communauté.

Le point d’orgue de la programmation du CAFI, c’est le festival multiculturel Monde en Fête en novembre. Lors de la première édition en 2022, plus de 750 personnes y ont participé.

«On cherche par tous les moyens à briser l’isolement et à créer des ponts. Le plus dur c’est d’ouvrir la porte, une fois qu’elle est ouverte, c’est bénéfique pour tout le monde», affirme Angèle Losier, directrice générale du CAFI.

L’Association multiculturelle région Chaleur (AMRC), à Bathurst, a également son Festival International célébrant l’interculturalité. La dernière édition a réuni plus de 600 participants. Tout comme le CAFI, l’Association jumelle près d’une centaine de familles d’immigrants et de réfugiés avec des Canadiens.

Avec sa Caravane de la diversité culturelle, le Réseau en immigration francophone du Nouveau-Brunswick (RIFNB) œuvre, lui, dans les écoles et les institutions postsecondaires. «Nous devons transmettre l’information dès le plus jeune âge, expliquer qu’il y a du monde fait différemment, avec des accents et des vécus autres, mais que le bagage de ces individus est aussi riche», souligne Phiautha Eulodie Dantiste, coordinatrice du RIFNB.

Plus de Canadiens «prêts à se mobiliser»

Partout, l’ambition affichée est toujours la même: être présent au cœur de la société pour sensibiliser à la diversité. «C’est un bon début, mais il ne faut pas oublier d’organiser des activités à l’échelle du voisinage, dans les Tim Hortons par exemple», insiste Leyla Sall.

Le chercheur appelle aussi les employeurs francophones à en faire plus: «Ils doivent devenir des champions de la diversité, car trop souvent le climat de travail est toxique. Les nouveaux arrivants sont victimes de discriminations et ne sont pas acceptés par leurs collègues acadiens.»

Sur le terrain, les acteurs constatent néanmoins une évolution des mentalités. Ils l’assurent, de plus en plus de Canadiens poussent leurs portes avec l’envie d’aider.

Le CAFI compte ainsi 250 bénévoles, un nombre en constante progression, selon la directrice Angèle Losier. «L’immigration monte en flèche, elle est de plus en plus visible. Ça suscite beaucoup de curiosité, car tout le monde y est exposé d’une façon ou d’une autre», explique-t-elle.

Un sentiment que partage Francesco Viglione, directeur général de l’Association multiculturelle région Chaleur: «On note un intérêt nouveau de Canadiens, de plus en plus ouverts à la diversité, prêts à se mobiliser, et pas seulement des gens convaincus par l’immigration.»

Le responsable remarque un changement de regard: «On entend plus les phrases du type ‘‘les gens viennent prendre nos jobs’’, nos décennies d’engagement sont en train de payer.»

Des efforts du côté des immigrants

Leyla Sall tempère cet optimisme et reste sévère sur les bénéfices des initiatives. À ses yeux, les bénévoles des organismes communautaires sont de plus en plus des immigrants établis de longue date et de moins en moins des Acadiens.

«La mixité est très partielle en Acadie, chaque communauté vit de son côté», considère le sociologue.

Martine Rioux admet qu’il reste encore du travail à faire, car «les gens pensent que nos activités sont seulement pour les nouveaux arrivants.»

Les défis sont encore plus grands dans les régions rurales où l’immigration est relativement récente. Les organismes doivent redoubler d’efforts et accentuer la sensibilisation.

«Ce sont des milieux plus fermés, les villes sont plus ouvertes et cosmopolites», confirme Leyla Sall.

Martine Rioux rapporte ainsi que dans certaines «petites places», une famille qui s’installe augmente la population de plusieurs pour cent: «Les gens nous disent, on veut les inclure, mais on ne sait pas comment faire et quoi leur dire.»

En Nouvelle-Écosse, Marcel Saulnier est également conscient des difficultés propres à son territoire rural et vieillissant. Il insiste, lui, sur la responsabilité du côté des immigrants.

«Certaines familles sont intégrées dans la région depuis des centaines d’années, elles ne vont pas changer leurs façons de faire, témoigne-t-il. Si un nouvel arrivant veut s’intégrer, il doit s’intéresser à aider la communauté.»

Un projet de société à réinventer

«Quand une famille arrive, elle cherche des familles avec les mêmes racines. Ce besoin est naturel, mais les nouveaux arrivants doivent aussi sortir de leur zone de confort pour s’intégrer», appuie Adil Khallate, agent de services d’installation et d’intégration à la Coopérative d’intégration francophone (CIF) de l’Île-du-Prince-Édouard.

Ces obstacles n’entament pas la confiance des acteurs interrogés. À la campagne, de nombreux immigrants travaillent dans l’industrie de la pêche et l’agriculture.

«Les gens connaissent les besoins criants de main-d’œuvre et savent à quel point l’immigration est bonne pour le développement économique de leur région, on s’en va dans la bonne direction», relève Angèle Losier.

En attendant, le projet pilote des communautés francophones accueillantes doit prendre fin l’an prochain. Selon Marcel Saulnier, l’initiative devrait être prolongée de cinq ans, le financement augmenté et de nouvelles communautés devraient voir le jour.

«Quoi qu’il arrive, on a mis nos outils entre les mains de nos communautés, elles auront la capacité de reprendre en main les initiatives», rassure Martine Rioux.

Quelle que soit l’organisation, quelle que soit l’initiative, Leyla Sall presse de son côté les francophones d’agir, sous peine de perdre les nouveaux arrivants au profit du monde anglophone.

Il parle tout bonnement d’un projet de société à réinventer qui passe aussi par une manière différente de promouvoir le français.

«Les Acadiens doivent comprendre que les immigrants n’ont pas le même rapport à a langue, que ce ne sont pas des soldats prêts à se battre pour la défendre.»

 

 

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Photos :

Légende : Marcel Saulnier est coordonnateur de la Communauté francophone accueillante de Clare, au sud-ouest de la N.-É.

Crédit : Gracieuseté

 

Légende : Leyla Sall

Crédit : Archives Acadie Nouvelle

 

 

  • Nombre de fichiers 2
  • Date de création 5 janvier, 2024
  • Dernière mise à jour 5 janvier, 2024
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