Marie-Paule Charette-Poulin: pionnière francophone, à son insu

Quand on parcourt les événements marquants de la carrière de l’ex-sénatrice Marie-Paule Charette-Poulin, on voit que le mot «première» se répète. Première sénatrice franco-ontarienne, première présidente du Caucus libéral du Sénat, première dirigeante du Tribunal canadien des relations professionnelles artistes-producteurs... Cette vie est racontée par le journaliste Fred Langan dans une biographie, Elle a osé réussir, qui vient tout juste de paraître.

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Charles Fontaine

IJL – Réseau.Presse –Le Droit

À 78 ans, Marie-Paule Charette-Poulin ne chôme pas. Elle agit comme parlementaire en résidence à l’Université Saint-Paul et est associée principale du Sandstone Group, en plus de faire partie de trois conseils d’administration.

«J’adore travailler, dit-elle d’emblée. Si la santé me le permet, je ne crois pas en la retraite. Je continue à apprendre tous les jours!» Il ne lui reste pas beaucoup de temps pour se promener en bateau sur la rivière, passion découverte à Aylmer, qu’elle chérit.

La sortie de sa biographie est le prétexte de la première rencontre avec cette souriante dame au café Little Victories, rue Elgin, où cette franco-ontarienne originaire de Sudbury raconte comment elle a brisé des plafonds de verre au cours de sa carrière. Pourtant, elle ne se considère pas comme une pionnière dans son domaine.

«Quand tu le fais, tu ne te sens pas comme une pionnière. Les occasions se présentent et tu le fais parce que tu as le goût de le faire.»

C’est le premier ministre Jean Chrétien qui lui a demandé de représenter le nord de l’Ontario et la francophonie canadienne comme sénatrice en 1995. «C’était un grand honneur que d’œuvrer pour la francophonie», souligne-t-elle.

Cette passion pour la défense des droits des francophones en Ontario découle de ses parents. Homme d’affaires, son père luttait avec d’autres francophones de sa communauté pour obtenir des écoles secondaires publiques francophones en Ontario. Sa mère faisait partie d’un groupe de parents revendicateurs d’une maternelle francophone à Sudbury.

«Mon père répétait: “j’aimerais que les francophones puissent naître, étudier, travailler et mourir en français en Ontario”.»

Victime de sexisme

Après une courte carrière comme travailleuse sociale en Outaouais, l’officière de l’Ordre de la Pléiade devient recherchiste à la radio de Radio-Canada à Ottawa. Le rayonnement de la francophonie et des régions reste dans sa ligne de mire. Elle accepte «l’honneur» de fonder et de diriger les services de la radio française dans le nord de l’Ontario, soit la station CBON à Sudbury. Elle se joint par la suite au siège social qui dirige les stations de radio et de télévision régionales françaises au Canada.

«C’était encore une fois un grand privilège, souligne Mme Poulin. Mon objectif était d’augmenter la présence des régions à la télévision. Ça comprenait des stations au Québec! Les dirigeants des stations québécoises apprenaient du même coup qu’on parle français à Sudbury.»

Elle est d’ailleurs fière du projet Ils sont du Nord, qui mettait en lumière six personnalités francophones du nord de l’Ontario dans de grandes entrevues.

Mme Poulin a occupé de nombreux postes à Radio-Canada durant ses 20 ans à la société d’État. Elle a dû se battre en tant que femme dans un milieu masculin. Des épisodes de sexisme, elle en a vécu plusieurs, ce qui ne l’a pas empêché de continuer.

«Tous les autres vice-présidents des services de soutien recevaient un montant forfaitaire de 15 000$. Seule femme du groupe, je recevais 6000$. Je suis allée voir le vice-président à la direction, que je connaissais vraiment bien, pour avoir des explications. Il m’a répondu: « Voyons Marie, tu es la cheerleader, ce sont les autres qui font le travail. » J’ai pleuré et j’ai dû quitter ma famille.»

Une réputation ternie

Mère monoparentale à l’âge de 25 ans, la Franco-Ontarienne a traversé des moments difficiles pendant quelques années. Sans soutien financier du père de son enfant, qui l’avait quittée, elle peinait à occuper trois emplois. «C’est une psychiatre qui m’a sauvée. Elle me donnait des conseils pour améliorer mon sommeil, mon alimentation, mon activité physique. J’ai commencé à être plus confortable dans ma peau. Dans les années 1970, c’était une situation sociale très difficile d’être à la tête d’une famille monoparentale. On n’était pas acceptée en société.»

La dépression est revenue la hanter à la fin de sa carrière au Sénat en 2015. Comme huit autres sénateurs, ses dépenses étaient considérées comme douteuses par le vérificateur général du Canada de l’époque, Michael Ferguson. Après une enquête menée pendant deux ans, elle n’a finalement pas été poursuivie.

«Je voyais mon médecin toutes les deux semaines, j’étais sous stress énorme, se rappelle-t-elle. J’ai encore une fois consulté un psychologue. J’ai perdu ma santé, ma réputation et ma maison. Ça m’a coûté 250 000$ en frais d’avocat, mais c’est le meilleur investissement que j’ai fait, ma réputation vaut la peine d’être protégée.»

Dans le livre, l’ancien sénateur conservateur Hugh Segal réagit ainsi. «Un grand facteur qui m’a poussé à quitter le Sénat est la façon dont Marie a été traitée.»

«Il savait que je ne pouvais pas profiter du service public, ajoute Mme Poulin. On ne s’invente pas croche du jour au lendemain. J’ai appris qu’on peut semer des doutes chez quelqu’un sans donner de preuves.»

Francophonie fragile

Ce sont au total 77 entrevues qui ont été menées par l’auteur et journaliste canadien Fred Langan afin de rédiger cet ouvrage, disponible en français et en anglais. C’est ce dernier qui a fait remarquer à l’ex-sénatrice l’impact qu’elle a eu dans sa carrière, surtout pour les femmes. «Je veux que les jeunes professionnels sachent qu’on peut passer des périodes tellement difficiles et grandir», soutient Mme Poulin.

«Elle n’a jamais baissé les bras, ajoute M. Langan, rencontré lors du lancement de son livre à l’Université Saint-Paul. C’est ce qui m’impressionne et qui rend sa vie intéressante pour une biographie.»

«On réalise rapidement que Marie est un individu unique, dit l’ancien ministre libéral John Manley, à la foule réunie lors du lancement le 4 octobre dernier. Elle est toujours ouverte aux idées, positive et prête à surmonter les obstacles.»

«Les gens levaient les yeux sur les francophones et Marie a avancé leur cause au Canada, commente l’ancien sénateur conservateur Mike Duffy. Elle est une vraie combattante de la justice. Elle était un des nombreux sénateurs que Stephen Harper n’aimait pas, parce qu’elle est une activiste. Elle a eu le courage de se lever devant lui.»

Aux yeux de Mme Poulin, la francophonie ontarienne navigue beaucoup mieux que dans sa jeunesse. «Comme adolescente, j’ai vu de plus en plus de services en français, plus d’entrepreneurs francophones. On a eu des francophones à de grandes histoires à succès qui inspirent les autres.»

Elle est pourtant fragile en raison de la forte immigration qui peut abaisser la proportion de francophones. «Soit il faut accueillir plus d’immigrants francophones, soit il faut faire plus de bébés», lance-t-elle à la blague.

Les communautés francophones, qu’elle qualifie toutes «d’engagées», lui donnent confiance pour la survie de la francophonie. Il ne faut pas non plus se la couler douce. Il faut continuer de ramer. D’Aylmer à Sudbury.

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Photos

Marie-Paule Charette-Poulin (Simon Séguin-Bertrand/Le Droit)

Marie-Paule Charette-Poulin (Simon Séguin-Bertrand/Le Droit)

Marie-Paule Charette-Poulin (Simon Séguin-Bertrand/Le Droit)

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  • Date de création 13 octobre, 2023
  • Dernière mise à jour 13 octobre, 2023
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